Rock en Seine 2018, une édition en demi-teinte

Yelle au festival Rock en Seine, le 24 août 2018. © RFI/Anne-Laure Lemancel

Avec une programmation aux couleurs majoritairement rap et électro, Rock en Seine, ce week-end (24-26 août 2018), a peiné à convaincre son public : en témoigne le "flop" de PNL. Côté francophone, les concerts de The Limiñanas, Yelle, Charlotte Gainsbourg ou Malik Djoudi ont pourtant su séduire. Reportage les 24 et 25 août.

Ce soir-là, vendredi 24 août, devant la supposée tête d’affiche de la soirée, le duo de rappeurs PNL, arrivés sur scène avec une demi-heure de retard, la pelouse de la Grande Scène se révèle terriblement clairsemée. Seuls une grosse poignée de gamins, massés devant la scène, couplets aux lèvres et du love plein les yeux, se laisse chavirer par l’odyssée-rap en apesanteur des deux frangins des Tarterêts et leurs vibes hypnotiques, lors d’un show "bisounours" : N.O.S. et Ademo envoient à leur public des "on vous kiffe" et des bisous. Las, sur l’immense prairie déserte et froide de cette fin d’été, seul l’écho semble leur répondre. Force est de nommer l’événement : un "flop". Les raisons de ce vide quasi abyssal pourraient s’expliquer par la concurrence, le même soir, du Paris Summer Jam, au U Arena, organisé par Live Nation, avec comme figure de proue Kendrick Lamar. Mais là–bas aussi, le concert fut à demi rempli. 

Rock en Peine

Les raisons d’une relative désaffection –  le samedi-soir, le Domaine National de Saint-Cloud paraissait également dépeuplé ; en témoignent les facilités de circulation et le temps d’attente dérisoire aux toilettes – seraient à chercher ailleurs. Sur la page Facebook de l’événement, les (ex)-adeptes du festival parisien ne cachent pas leur déception. Parmi les griefs, en vrac : trop de rap et d’électro, pas assez de rock, trop peu de têtes d’affiches, tarifs en hausse, etc. Certains rebaptisent même, pour l’occasion, la manifestation, "rock en peine". Il faut l’avouer : l’événement, détenu pour moitié par le mastodonte américain de l’industrie musicale AEG a paru, sans même se cacher, lancer une "opération séduction" calculée en direction des "moins de 30 ans". Au programme donc ? Beaucoup de rap, d’électro, mais surtout, en règle générale, des sons censés être dans l’air du temps. En bref, une esthétique aplanie, sans audace ni panache, sans les coups de griffes ni les coups de cœur qui forgeaient, jusqu’alors, la signature Rock en Seine. Bref, une prog’ sage et "branchée". Seule la prestation de Liam Gallagher, neuf ans après l’altercation avec son frère, à Rock en Seine, bagarre culte qui valut la peau d’Oasis, a paru renouer, samedi, avec le passé. 

The Limiñanas, Yelle et Charlotte Gainsbourg

Côté francophone, certains rendez-vous ont, pourtant, illuminé la programmation. Loin des poses, des modes et autres obsessions éphémères de la hype, l’ex-secret le mieux gardé du rock français, adulé aux quatre coins de la planète par – entre autres – Franz Ferdinand et Primal Scream, The Limiñanas, ont balancé sur la scène de l’Industrie, leur détonnant cocktail psyché-yéyé-garage, bricolé dans leur laboratoire de Perpignan. Avec leur complice, l'illustre Ivan Telefunken à la guitare fluo et au mélodica et Emmanuelle Seigner pour une brève apparition sur un titre, sous l’œil de Roman Polanski, Lionel et Marie ont envoyé la sauce et leur déflagration sonore, leur transe homemade, via les titres de leur dernier disque, Shadow people, produit par le mythe Anton Newcomb (Brian Jonestown Massacre). Comme toujours : un choc musical, une cavalcade jouissive sur un chemin dadaïste et multicolore.

© RFI/Anne-Laure Lemancel
Malik Djoudi au festival Rock en Seine, le 25 août 2018.

 

Autre moment funky ? Le concert de Yelle, sur la scène du Bosquet. En combinaison ultra-moulante rose à paillette, épaulée par deux hommes de mains, deux batteurs pousse-au-crime, prompts à lui emboîter le pas de danse, la féline envoie ses tubes disco aux allures innocentes mais farouchement contagieux – Safari Disco Club, À cause des garçons, Que veux-tu ?, etc. Sur ses injonctions, tous ses fans, domptés par ses boucles, "font des ronds avec leurs bassin": une foule caliente et contaminée par ce cours de gym tonic, cette leçon de poésie sur dancefloor. 

Enfin, côté cœur, s’impose Charlotte Gainsbourg, pour le dernier show de sa tournée. Devant le parterre comble de la Scène Cascade, la chanteuse a livré un show bluffant, aussi intimiste et émouvant que spectaculaire. La scénographie – un jeu de rectangles blancs lumineux, horizontaux et verticaux suspendus, comme autant de portes vers d’autres dimensions –, et les jeux de lumières se sont révélés l’écrin ajusté à son tour de chant habité, gracile et plein de lumières. Quant à la musique, elle a confirmé, ce soir-là, par sa force de persuasion, son énergie et ses matières hétéroclites, le génie de Sebastian, son complice. Sobre et émouvante, la chanteuse a dédié son concert à Kate Barry avant d’entamer Charlotte for Ever : l’union de deux sœurs par-delà les drames. En hommage à son père, le concert s’est clôturé sur l’émotion vive d’un Inceste de Citron vitaminé. L’élégance, la tendresse et le gros son réunis… 

Le dimanche, Rock en Seine recevait le duo Justice, pour une grande cérémonie électro. Au final, l’événement a accueilli 90 000 spectateurs, soit 20 000 de moins que l’an passé. L’occasion, peut-être, d’en tirer des leçons…
 

Trois questions à Malik Djoudi

Ce fut assurément l’un de nos chouchous de ce Rock en Seine 2018. Avec ses sons d’orfèvre électro, sa voix de tête et sa poésie apaisée en français, Malik Djoudi, ex-sideman de plusieurs projets rock underground, dont le premier disque, Un, est sorti en avril 2017, a fait mouche sur la scène de l’Industrie, avec son complice Greg (Moon Palace), aux machines et aux basses grondantes. Rencontre backstage.

RFI : Sur scène, vous avez déclaré "avoir les pétoches". Comment dépasse-t-on cette peur, à 41 ans ?
MD: En me réfugiant dans le moment présent. Quand je compose, je me comporte toujours comme un débutant. J’essaie de me redécouvrir, de me surprendre moi-même. J’aime ces cadeaux surgis de mon inconscient, comme cette phrase : "des idées vagues me viennent sous l’eau". 

Après des années passées à écrire en anglais, vous avez abordé des rivages en français, et sorti le disque Un. Une renaissance ?
Exactement. L’envie d’écrire en français m’est apparue après un voyage initiatique au Vietnam, sur les traces de ma grand-mère. Après ce périple, je voulais être en adéquation avec moi-même, créer dans ma langue maternelle. Le français m’a ouvert de nouveaux champs lexicaux, des paysages inédits. Il m’a offert une respiration différente, une autre façon de poser ma voix. Je repars de zéro. 

Vous avez le goût du détail, de la couleur et de la matière pour vos sonorités et vos accords ?
Je ne rigole jamais avec la musique. Au préalable, je perçois des sonorités très précises dans ma tête, et il faut que je les atteigne. Je peux poursuivre mon but jusqu’à l’obsession. Pour moi, la musique se loge dans les détails les plus infimes. Mon deuxième disque, à paraître début 2019, sera dans cette veine. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir trouvé mon langage et, par là, une forme de paix intérieure.