Manset seul maître à bord

"À bord du blossom", le nouvel album de Gérard Manset. © DR

Gérard Manset, figure tutélaire de la chanson française, publie son 22e album. À Bord du Blossom relate en chansons et en textes les pérégrinations d'un capitaine dans les mers du Sud. Comme à son habitude, l'artiste a créé comme il voyage, en solitaire.

RFI Musique : Quels sont les récits de voyage qui ont façonné votre imaginaire ?
Gérard Manset : Il y en a peu. Pierre Loti, évidemment, car c'est l'un des rares à avoir écrit autant de récits de voyage. Il est du XIXe siècle, le siècle que je privilégie. J'ai à peu près lu toute son œuvre, je suis un inconditionnel admiratif, car j'ai aimé sa vie, son courage, ses multiples aventures, très touchantes. Il a écrit Le Mariage de Loti qui se déroule à Tahiti, qui est d'une beauté à pleurer à toutes les pages ; le Roman d'un Spahi, dont l'action se situe à Saint-Louis du Sénégal, également de toute beauté ; Aziyadé, qui se passe en Turquie, Mon Frère Yves, en Bretagne, ou encore Ramuntcho, au Pays basque.
Il y a peu d'écrivains français qui ont autant écrit sur le voyage, contrairement aux Anglais ou aux Américains… Petit, je lisais Belliou la Fumée ou Croc blanc, de Jack London. Celui que j'ai dans la poche (il le sort de son manteau), c'est Lord Jim de Joseph Conrad. Merveilleux roman qui se déroule dans des pays que j'ai bien connus et aimés, dont j'ai parlé la langue, c'est-à-dire l'Indonésie, toutes les îles de la Sonde. Les voyages ont été toute ma vie. Ceux que cela intéresse pourront faire leurs recherches sur mes 30 années de voyages, ma demi-douzaine de livres de photos et les 15 ouvrages parus.

Que cherche le voyageur ?
Je peux difficilement répondre tellement ce sujet est inopportun ! Depuis une quinzaine d'années, avec l'Internet, il n'y a plus de voyages. Je l'ai souvent raconté : j'arrivais dans des aéroports, il n'y avait pas de douane, pas de sécurité, on prenait son billet au pied levé, les avions étaient vides… Avec le tourisme de groupe, la démographie, les comités d'entreprise ou le troisième âge, c'est un monde révolu.
Les voyages que j'ai accomplis, c'était seul, avec mon appareil photo à l'épaule, sans bagages, un carnet, un stylo et des "travellers chèques" en poche. Une époque à laquelle les populations aimaient accueillir les quelques rares solitaires qui se baladaient ainsi, alors qu'aujourd'hui, c'est très suspect.

Deux chanteuses originaires des Antilles vous accompagnent sur cet album. Comment les avez-vous rencontrées ?
J'avais allumé ma télé et je les ai aperçues toutes les deux sur un plateau rigoler au moment où elles reposaient une guitare. Tanya St Val et Lycinaïs Jean ne me connaissaient pas, bien sûr. Elles ont chanté sur Mon Karma. La seconde est revenue au pied levé pour Ce Pays et Paradisier.

Quel est ce projet Mansetlandia inscrit sur la pochette de votre album ?
Il y a en moi deux personnages : l'auteur poète qui se réveille tous les matins avec 1000 choses à écrire, avec son petit jardin intime ; il y a aussi celui qui ouvrirait la fenêtre et verrait ce jardin luxuriant qu'il faut entretenir, c'est le producteur de musique, celui qui gère le fonds de catalogue. J'ai souhaité regrouper mes albums dans une sorte de boîte, Mansetlandia, comme un concept de société.
Sur le Net, certains tiennent à mon égard des propos laudatifs, d'autres trouvent que c'est toujours pareil, une sorte de ressassement personnel, de thèmes récurrents, une musicalité qui est toujours la même puisque c'est moi qui écris et dirige tout. J'admets que je puisse lasser, c'est le lot de tous les écrivains. Comme avec Pierre Loti, le style est le même, seules les escales changent. On peut dire que ce Capitaine Manset est passé à travers beaucoup d'albums et de chansons : Capitaine Courageux, Lumières…  Sur cet album apparaît une certaine Maria-Teresa, dans Manila Bay, qui était citée il y a très longtemps sur Eden BayUne Chambre à La Havane se retrouve dans mon ouvrage Cupidon de la nuit, que je viens de publier. Un livre qui est un peu le corollaire de cet album.

Écrivez-vous différemment pour Raphael, Pagny, Bashung ou pour vous-même ?
J'écris différemment lorsque l'on me demande seulement un texte pour une musique qui existe déjà. Car lorsque je compose, l'inspiration me vient en bloc : paroles, mélodies, orchestration… Plus personne ne conçoit la musique ainsi, c'est pour cela que je bénéficie d'une certaine fidélité de la part du public. L'inspiration, c'est se réveiller le matin et Le Paradisier tombe. On prend la sèche, les accords viennent, la mélodie apparaît… À midi, c'est terminé. On est assommé par un choc émotionnel. C'est vraiment très proche de ce que l'on ne connaît pas nous, hommes, qui est un accouchement. Je lui fais son berceau, je lui fais ses habits, je le nettoie, je le nourris…  Écrire, composer, orchestrer, mixer…  c'est tout cela. Je réalise seul mes mises au monde.

Gérard Manset À Bord du Blossom (Parlophone/Warner Music) 2018

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