Charles Aznavour, fièrement immortel

Charles Aznavour sur la scène du Palais des Sports de Paris, 2015. © RFI/Edmond Sadaka

Un monument de la chanson et plus généralement de la culture française vient de s'éteindre. Charles Aznavour est décédé le 1er octobre 2018 à l'âge de 94 ans.

1960 : Charles Aznavour triomphe avec Je m’voyais déjà, qui va être sa chanson fétiche pendant des lustres : "Je m'voyais déjà en haut de l'affiche/En dix fois plus gros que n'importe qui mon nom s'étalait". Le public chavire en l’écoutant et un des critiques les plus puissants de l’époque, Paul Carrière du Figaro, écrit : "il ne sera jamais, avec le moulin à poivre qui lui sert de gosier, ce qu’on appelle encore un chanteur". Tout le paradoxe de la carrière d’Aznavour est là, et peut-être aussi le secret de son ambition et de son caractère. Personne dans l’histoire de la chanson française ne s’est autant battu pour atteindre le sommet, et personne ne s’est aussi ouvertement délecté d’y être parvenu.
 

L'album "Charles Aznavour (Je m'voyais déjà)", 1961

                   La biographie

Aznavour a laissé dans la mémoire de tous les francophones des dizaines de chansons éternelles, mais la presse et les professionnels critiquèrent avec une cruauté unique son physique, se moquèrent de sa prétendue absence de tout don. Et pourtant il a été le dernier chanteur français à conquérir le monde entier, et a rempli les salles de concert jusqu’à l’âge de quatre-vingt-trois ans. Aux railleries, il opposera un orgueil phénoménal, qui deviendra dans ses années de gloire un goût crânement assumé pour les honneurs et les applaudissements.

Mais, chacun le sait, son destin est d’autant plus exceptionnel que rien ne le destinait à entrer de son vivant dans la légende. Déjà, pour commencer, il n’aurait pas dû naître en France. Misha Aznavourian, son père, est le fils d’un ancien cuisinier du tsar Nicolas II, sa mère Knar appartient à une famille de commerçants arméniens de Turquie qui avaient échappé au génocide de 1915. C’est sur le chemin des États-Unis que ses parents, venus de Salonique, sont passés par la France pour demander un visa vers la terre promise. C’est pourquoi Varenagh Aznavourian naît à Paris le 22 mai 1924.

Une graine d'artiste

Dans le café-restaurant familial, son père chante plus qu’il ne tient la caisse. Sa mère, qui a été actrice, l’encourage à suivre un chemin artistique : à neuf ans, il est à l’école du spectacle, joue du violon dans les rues, gagne ses premiers cachets au cinéma ou dans les cabarets… Comme beaucoup de jeunes gens d’avant-guerre, il est fou de la chanson turbulente de Charles Trenet. Avec Pierre Roche, qu’il rencontre en 1941, il se lance dans une chanson ouvertement swing. Engagements dans les cabarets, premiers disques à la Libération, mais pas beaucoup de succès. Édith Piaf les incite à partir aux Etats-Unis tenter leur chance – comme elle. Ils découvrent un professionnalisme qui les impressionne, Charles se fait refaire le nez par un chirurgien américain,
ils emmagasinent toutes les nouvelles tendances du moment et ils deviennent la coqueluche du public québécois. Oui mais voilà : Pierre Roche décide de rester vivre à Montréal.

Aznavour continue donc seul. Il écrit des chansons, se produit autant qu’il le peut et gagne sa vie comme secrétaire d’Edith Piaf. Elle, qui se vante de connaître le métier comme personne, lui répète qu’il ne percera jamais comme chanteur. Il persévère pourtant. Il s’associe un moment, pour écrire, avec le jeune Gilbert Bécaud qui faisait antichambre chez Piaf. Il gagne ses premiers galons en donnant des succès aux autres : Je hais les dimanches pour Juliette Gréco, Mé qué mé qué pour Dario Moreno, Jezebel pour Edith Piaf, des chansons pour Patachou, Mistinguett… Puis ses disques sont de plus en plus remarqués : Sur ma vie, Après l’amour, Parce que, Pour faire une jam, Ay mourir pour toi, Après l’amour (interdit à la radio), Au creux de mon épaule

En même temps qu’il s’élève dans la hiérarchie de la chanson, il obtient ses premiers succès au cinéma : il est à l’affiche des Dragueurs de Jean-Pierre Mocky et d’Un taxi pour Tobrouk de Denys de la Patellière avant que François Truffaut ne lui donne le rôle principal de Tirez sur le pianiste. Pourtant, on lui avait dit et répété qu’avec son physique, sa petite taille et son visage disgracié, il ne parviendrait à rien d’important…

Des chansons de légende

À l’aube des années 1960, il s’installe au sommet. Il écrit souvent avec son beau-frère Georges Garvarentz, mais aussi avec Robert Gall (le père de France Gall), Bernard Dimey, Françoise Dorin, Jacques Plante… Et il aligne les chansons de légende : La Bohème, La Mamma, Au creux de mon épaule, Sa jeunesse, Toi et moi, Mes emmerdes, Non je n’ai rien oublié, Désormais, Les Comédiens, Emmenez-moi, Tu t’laisses aller, Que c’est triste Venise, Hier encore, Les Plaisirs démodés, For Me formidable… Au passage, il écrit même Retiens la nuit pour Johnny Hallyday et La plus belle pour aller danser pour Sylvie Vartan.

La France et le français ne lui suffisent pas. Il chante à Carnegie Hall et en URSS, enregistre en anglais, en espagnol, en italien… Ses chansons sont reprises par les plus grands : La Mamma par Ray Charles, Les Plaisirs démodés par Fred Astaire, Hier encore par Bing Crosby. Il s’offre même le luxe d’un tube en anglais, She, sans en avoir enregistré de version française. Et il sera même sifflé pour avoir trop chanté en anglais lors d’un concert à Montréal !
Aznavour veut toujours prendre des risques, oser quelque chose de neuf. En 1973, dans Comme ils disent, il provoque un choc en chantant à la première personne du singulier la vie d’un homosexuel.
Il travaille sans relâche, s’impose des cadences infernales, et commence enfin à savourer une admiration unanime. Signe de l’estime que lui porte le show-biz français, quand un tremblement de terre ravage l’Arménie, ce sont quatre-vingt-dix chanteurs et comédiens qui chantent avec lui Pour toi Arménie. Le single sera vendu à un million d’exemplaires et il deviendra un héros national au pays de ses ancêtres.

Défense du patrimoine

Le seul Français à avoir enregistré un duo avec Frank Sinatra s’est fait aussi activiste de la chanson française. Il a acheté les éditions Raoul-Breton (l’éditeur de Charles Trenet et d’une bonne partie du répertoire d’Edith Piaf) pour défendre le patrimoine et soutenir de jeunes artistes auxquels il croit. Ainsi, il soutient avec passion les débuts de Lynda Lemay en France.

En 2000, il annonce ses adieux… mais ne ralentit pas le moins du monde ses activités. A quatre-vingt ans passés, il chante devant le vaste public des Vieilles Charrues de Carhaix, le plus grand festival de plein air français,enregistre un album à quatre-vingt-deux ans – son premier disque avec des musiciens cubains, une nouvelle expérience. Et, année après année, il repousse l’heure de la retraite. Mais il sait déjà que son œuvre n’a pas attendu sa mort pour être immortelle.

À lire sur rfi.fr : Charles Aznavour, mort d'un monste sacré de la chanson française