Jean-Louis Murat, la tentation de Venise

Jean-Louis Murat © Frank Loriou

Le troubadour auvergnat annonce un peu plus clairement son attirance pour l’Italie dans son album Il Francese. Jean-Louis Murat met un peu de groove dans ses chansons toujours inspirées par la nature, l’amour… ou par Naples.

RFI Musique : Toujours cette régularité, presque un album chaque année…
Jean-Louis Murat : Je travaille assez au rythme des saisons. Mais j’ai aussi un rythme de papa : je ne compose pas pendant les vacances scolaires. En fait, je ne commence jamais à travailler sur un album, c’est une activité permanente, car j’écris constamment des chansons, comme on écrit un journal. Idéalement, une par jour.

Comme souvent, des sons du quotidien parsèment l’album…
Sur Achtung, j’ai placé le son d’enfants qui jouent au foot dans les rues de Naples. Il y a aussi la voix de Silvana Mangano, un extrait de L’Or de Naples de Vittorio De Sica. L’album s’achève par Murat aux portes de Naples (dans Je me souviens, référence au maréchal Joachim Murat, ndlr). Comme un film, ce disque a été "tourné" en Italie, même si je n’y ai pas écrit de chansons.

Pourquoi l’Italie ?
J’ai toujours aimé l’Italie, il y a quelque chose d’italien en moi. Je me sens mieux en Italie qu’en France. J’aimerais bien m’y installer, mais pas ma famille. J’y ressens une paix intérieure avec moi-même plus importante qu’en France. Nous vivons dans un pays hystérique. Je ne regarde que très rarement la télé et les chaînes d’info en continu, cela rend fou. En Italie, les gens se parlent et se sourient, alors que ce n’est pas le cas à Paris ou en Auvergne, où je vis. La France n’a pas besoin d’un chef d’État, mais d’un psy !

Avec qui avez-vous travaillé ?
Denis Clavaizolle et Christophe Pie. Ce dernier est parti à mi-chemin de l’enregistrement (il est décédé en janvier dernier, ndlr). C’est un disque en souvenir de mon ami Christophe. Il a toujours été mon directeur artistique officieux. Avec Denis, nous jouons tous deux un peu de tous les instruments. Ce disque s’est construit en référence au précédent (Travaux sur la N89), qui ne comportait pas de chansons. Cela m’a demandé deux fois moins de travail que l’album d’avant, expérimental, qui a été un fiasco. C’est la plus mauvaise vente de ma carrière, avec 5 000 exemplaires. Il n’a pu désarçonner que les mauvais cavaliers. Je pensais avoir un public aventureux, mais nous sommes bel et bien en France. La maladie de ce pays c’est l’immobilité de tout, même des esprits et du goût. Il est temps de le quitter.

La nature est toujours aussi présente dans vos textes : des animaux, des forêts, des rivières…
J’ai toujours pratiqué cela. Un fan très attentif m’a assuré que le mot rivière est celui que j’utilise le plus dans mes textes. Rivières et ruisseaux sont mon spectacle de la nature préféré. J’ai été élevé non loin d’un ruisseau, et d’une rivière, la Dordogne, qui m’a inspiré de nombreuses chansons : Ma femme, Joconde, Mon unique au monde, Dordogne. Un ami universitaire m’a envoyé une édition originale de Histoire d’un ruisseau d’Élisée Reclus, un auteur au sujet duquel nous conversons régulièrement. Toute mon imagination commence par la rivière. C’est un spectacle apaisant et sans cesse renouvelé. Et j’ai ce rêve récurrent d’une rivière dont je calcule les forces des courants entre les pierres. Mais je n’irai pas faire une psychanalyse pour cela ! (rires)

Sweet Lorraine, Achtung baby, Hold up, Kids… ce sont des mots anglais que vous aimez ?
La victoire des Anglo-saxons est tellement totale que nous sommes obligés d’utiliser certains mots anglais. Même moi qui n’aime pas cela, au quotidien, il y a des mots pour lesquels je ne trouve pas d’équivalent français, comme "kids" ou "feeling". C’est cela d’être colonisé : lorsque des choses très intimes ne peuvent être définies que dans les mots d’une autre langue que la sienne. C’est aussi ça la mondialisation. L’anglais est une langue invincible et ultra efficace.

Que feriez-vous si vous ne faisiez pas de musique ?
Lorsque, par exemple l’hiver, je me dis régulièrement : "Je n’arrive pas à grand-chose, j’arrête", alors j’écris, je peins ou je bricole. L’hiver dernier, je me disais que je devrais ouvrir mon auto-entreprise de bricolage. Je trouve que la pratique de la poésie ou de la musique sont très proches de la pratique du bricolage. Cela m’a toujours étonné que lorsque Rimbaud est parti en Afrique, les seuls ouvrages qu’il a demandé à se faire envoyer par sa mère ou par sa sœur étaient des ouvrages de bricolage, pas des livres de poésie. Je suis un bricoleur.

Jean-Louis Murat Il Francese (Scarlett/Pias) 2018
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