Alexis HK, le désarroi acidulé

Alexis HK © Pierre Leblanc

Six ans après un disque de chansons originales Le Dernier présent et dans la foulée de son remarquable spectacle autour de Georges Brassens, Alexis HK, chanteur à l'élocution altière, est ressorti de sa tanière. Comme un ours est un album humain et conscient, traversé d'ombres et de lumières et qui emballe par son écriture autant incisive que tendre.

RFI Musique : Vous dites avoir ressenti le besoin de vous isoler pour ce disque. La solitude est-elle une alliée ou savez-vous la tenir à distance ?
Alexis HK : Un peu des deux. C'est une alliée jusqu'au moment où l'on sent qu'elle est en train de prendre le pouvoir. Après, c'est difficile de revenir dessus et elle peut nous cloîtrer. Il faut essayer de bien doser. Dans la chanson Comme un ours, il y a une femme et un homme seuls qui ne se rencontrent a priori jamais et qui deviennent chacun de leur côté un peu fou dans cette solitude. Je dis "Comme ces ours bipolaires" : on est tout seul, on peut changer d'humeur très rapidement et on est seul témoin de ça. La solitude d'aujourd'hui est particulière parce qu'on a tous des écrans. Mais ce n'est peut-être pas suffisant pour s'épanouir. 

L'humeur est ici davantage propice au "désarroi acidulé" que rieuse…
Quand on réfléchit à ce qui sort aujourd'hui en chanson, et même en musiques urbaines, je n'entends pas beaucoup de choses rieuses ou légères. J'ai l'impression qu'on n'est pas dans une époque où Charles Trenet tient les rênes. Effectivement, c'est un disque qui traverse des ombres et qui essaye de trouver une lumière pour revenir aux fondamentaux. C'est pour ça qu'il y a des chansons dans lesquelles il est question d'une jolie fille, de parler à son enfant ou de vouloir un chien. On a besoin de réconfort, d'espoir et de beauté. Parce que sur le plan sociétal ces dernières années, on ne nous vend pas beaucoup de rêve. On est dans quelque chose d'assez régressif qui va finir par devenir assez dangereux. Il y a des attentats, du racisme ordinaire... Ce sont plus des états d'âme que des prises de position. 

Marianne, qui évoque les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, est-elle la chanson centrale du disque ?
Cette chanson rassemble un peu, en effet, les raisons de cet album-ci. Avant cette soirée, j'ai un souvenir de cette journée assez merveilleux en termes de couleurs. C'est tout le paradoxe de la vie : au milieu d'une journée magnifique, il peut y avoir la chose la plus dramatique qui se produit. Marianne est la chanson pivot de ce disque, elle explique pourquoi on peut traverser cette humeur et en même temps garder de l'espoir.

Le racisme ordinaire est-il un combat plus personnel ?
S'il y a un problème politique dans lequel je me sens concerné et angoissé, c'est le retour du fascisme et du populisme. On voit ça comme si c'était quelque chose d'inévitable. On revient à des schémas qu'on pensait dépassés parce que la mondialisation n'a pas tenu toutes ses promesses. Et donc, elle pousse les peuples à avoir envie de se replier sur eux-mêmes et surtout, elle pousse les politiques à dire aux gens de reprendre leur nation. Dans un journal, j'ai lu que le populisme était l'enfant monstre du capitalisme. Je n'ai pas les solutions politiques à cela, je sais juste que le retour à la haine et au rejet est quelque chose de dangereux. Il faut être vigilant là-dessus.

Musicalement, y a-t’il une volonté d'intemporalité ?
J'avais une envie musicale de départ, c'est-à-dire quelque chose de très acoustique. J'avais envie de jouer un maximum d'instruments moi-même. Je me suis acheté des percussions, une contrebasse, j'ai beaucoup travaillé pour faire en sorte que cela ressemble à quelque chose. Et puis, je ne voulais pas en rester là non plus. Sébastien Collinet, un garçon avec qui j'ai réalisé l'album, adore les synthés, les sons électroniques. Donc c'était intéressant pour prolonger une ambiance. C'est dans les cinq premiers titres qu'il y a le plus d'éléments synthétiques.

Pourquoi remerciez-vous Maxime Le Forestier pour Je veux un chien ?
Il m'a filé un coup de main. Quand j'écrivais la chanson, j'étais chez lui puisqu'il m'avait invité en week-end. Cela faisait longtemps que je voulais faire un texte sur un chien. Je bloquais sur le refrain, je suis allé voir dans son bureau. C'est lui qui a trouvé la formule : "Un chien qui sert à rien, mais...". Au départ, je n'étais pas sûr que sa proposition marcherait. Mais, au final, c'était cela qu'il me fallait. Je lui ai demandé s'il voulait qu'on dépose la chanson ensemble. Et il m'a dit : "c'est cinq euros". Je n'avais pas la monnaie, je lui en ai donné vingt, il m'a rendu quinze et l'affaire s'est faite comme ça (rires). 

Le même Le Forestier a adoubé votre spectacle sur Brassens Georges et moi. Êtes-vous conscient que ce projet casse-gueule a fait la quasi-unanimité ?
Quand on fait quelque chose sur Brassens, on prend forcément un risque. Déjà parce que Maxime s'y était collé auparavant. Il ne suffisait pas de faire un spectacle de reprises de Brassens puisque cela avait été fait à la perfection. J'ai choisi un autre angle, en l'occurrence m'adresser directement à Brassens comme à une espèce de fantôme bienveillant. C'est parce que j'ai réussi à faire ce monologue imaginaire que j'ai réussi à me démarquer. Si j'avais fait quelque chose de classique avec une enfilade de chansons, je me serais sans doute ramassé. Maxime a apprécié qu'on fasse un spectacle différent. Quand il m'a pris dans ses bras à la sortie du spectacle à Bobino, je me suis dit que j'avais le tampon officiel.

Sur l'album, la chanson Le Cerisier a d'ailleurs un cousinage Brassens…
Vous avez raison. Elle est marquée Brassens et il aurait pu la chanter. C'est mon père Jean-Claude qui a écrit cette chanson. Il a toujours eu envie que je chante une de ses chansons (rires). Il me proposait des choses qui ressemblaient beaucoup à Brassens, encore plus que celle-là. Je lui ai fait part plutôt de mon désir qu'il m'écrive un souvenir, quelque chose de vrai. Il a un cerisier dans son jardin dont chaque année on pense qu'il va crever et qui renaît de ses cendres. Je suis fan de Brassens par génération interposée, mais lui il a baigné dedans, c'est toute sa culture.
 
En 2013 à Narbonne, vous aviez chanté avec Charles Aznavour et Agnès Bihl La mer. Quel souvenir gardez-vous de cette soirée ?
C'était une soirée qui avait défrayé la chronique parce que les gens attendaient de le voir davantage sur scène. Sauf qu'il faut savoir qu'il était venu gratuitement et, en plus de cela, il avait pris le temps d'arranger les chansons avec une formation qui n'était pas habituellement la sienne. Il avait vraiment voulu rendre hommage à son ami Trenet et défendre des artistes de la plus jeune génération comme Agnès Bihl, Yves Jamait et moi. Il a été victime d'une injustice terrible ce jour-là et il a payé les pots cassés d'une mauvaise communication. 

Un privilège de chanter en sa compagnie ?
Un immense. Et il ne m'a fait pas que celui-là puisqu'il est venu jouer dans le clip de ma chanson Les Affranchis. À partir du moment où je l'ai rencontré et signé dans sa maison d'édition Raoul Breton, j'ai été aidé par lui avec beaucoup de simplicité et de chaleur. Je ne réalise pas trop qu'il est parti et je sens que je vais être de plus en plus triste les jours à venir.
 
Alexis HK Comme un ours (La Familia/L'Autre distribution) 2018
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