Patrick Bruel, cartes multiples

Patrick Bruel © Sandrine Gomez

Patrick Bruel n'a plus grand-chose à prouver et pourtant son appétit à en découdre est intact. Le chanteur hyperactif revient avec Ce soir on sort, un neuvième album studio autant personnel que sociétal. S'y mêlent sa plume, celle de Vianney ou de Pierre Lapointe, ainsi que des désirs de renouvellement musical.

RFI Musique : Comment aborde-t-on un album lorsqu'on est si solidement installé dans le paysage français ?
Patrick Bruel : J'ai du mal à considérer – et je dis ça sans fausse modestie – qu'on puisse prétendre être si installé que ça. L'être dans la mémoire collective, l'être avec un capital confiance tel que les gens ont déjà répondu présent et qu'on rajoute des dates tous les jours, évidemment, ça rassure. Par contre, tout ce qui correspond à la proposition artistique, c'est-à-dire nouvelles chansons, nouvelle production, nouvelle audace, j'ai l'impression qu'on remet son titre en jeu à chaque fois. On arrive dans un paysage très chargé, qui s'est énormément renouvelé avec d'autres sons et tendances. En six ans, il s'est passé beaucoup de choses. Ce n'est pas un acquis. Comme tu sais ça, tu te donnes du mal pour faire sonner tes mots, tes idées, faire exploser au mieux tes sensations. Pour le costume d'une chanson, tu vas chercher dans tout ce qui te touche, te plaît, dans des choses plus aventureuses. Est-ce que ça va être cohérent ? Toutes ces questions se posent jusqu'au jour où tu rencontres Skalpovich, que tu lui donnes une chanson comme Héros ou Louise et qu'il en fait ce qu'on entend dans le disque. Là tu te dis que le lien entre la chanson et l'urbain est tout à fait légitime et logique. 

N'est-ce pas la première fois qu'on retrouve des collaborations aussi éclatées dans un de vos disques ?
Ça va de Pierre Lapointe à Skalpovich en passant par Félix Gray (rires). Il y a une envie de rencontrer, d'avancer vers des émotions. Ces auteurs et ces chansons se sont imposés. J'ai eu le désir que Mickaël Furnon (Mickey 3D, ndlr) me fasse une chanson, j'aime tellement son travail. Vianney, je lui ai demandé un texte et ça s'est transformé en deux chansons et la production d'une troisième. 

Est-ce vous qui les avez amenés sur les thématiques ?
Pas vraiment. Pour On partira, par exemple, je donne à Vianney une musique up-tempo et je veux faire une espèce de road song. Il revient avec une chanson lente, dans laquelle il a changé les trois quarts du premier couplet et il évoque un fils et une mère, des migrants, qui quittent un pays et ne savent pas où ils vont aller. 

Rue Mouffetard, c'est pourtant votre histoire?
C'est mon école communale, place de la Contrescarpe, et le lycée Henri IV. Mon frère (David Moreau, ndlr) y habite maintenant et y a également son studio. Je n'ai rien demandé à Vianney. C'est lui qui vient travailler une journée avec mon frère et moi. Il se balade rue Mouffetard, il rentre chez lui, le soir il écrit ça et le lendemain, il revient avec la chanson. La plus grande difficulté pour une chanson, c'est l'angle et le sujet. Si je les attrape - je ne suis pas complètement maladroit, je peux les écrire. 

Qu'est-ce qui déterminant pour que vous preniez la plume ?
L'émotion. Il y a une musique sur cet album qui n'a pas trouvé son texte pendant deux ans. Je l'avais pourtant donnée à des gens. Finalement, je l'ai écrite en deux heures, le 17 juillet. Deux jours après la victoire en Coupe du monde (de foot, ndlr), j'étais sur les Champs-Élysées, je voyais toute cette liesse populaire et je me disais : "Qu'est-ce qu'on fait de tout ça ?"

Vous faites référence dans la chanson à l'année 1998 et au fait que cette ferveur fédératrice n'a pas duré...
Exactement. Qu'est-ce qu'on fait de ces larmes, de cette joie, de ces gens qui se cherchent dans les rues et s'embrassent, de cette fraternité, de cette France black-blanc-beur ? Donc on s'arrête là ? On montre notre diversité, on se fait même défoncer par des journalistes étrangers parce que notre équipe est multiraciale. Ce n'est pas possible que ça ne continue pas. 

Pourquoi, à votre avis, n'y a-t-il pas eu de prolongations ?
Parce que nous sommes dans un monde où l'individualisme a pris une place folle, où le repli sur soi a gagné tous les pays d'Europe voisins. Nous sommes le dernier gardien du temple de la démocratie, avec le Président et le gouvernement que nous avons. Si ce n'était pas celui-là, on aurait eu une finale Mélenchon-Le Pen et je ne suis pas certain que cela eut été idéal. En cas d'échec, l'appel des sirènes populistes finira par faire mouche. 

Qu'est-ce que vous renvoie Vianney ?
Je suis bluffé. Que ce soit humainement, artistiquement, intellectuellement, culturellement, le garçon a quelque chose de rare. Il est étonnant par ses attentions et sa simplicité. Il a un véritable regard circulaire. C'est une merveilleuse rencontre. 

Est-ce votre frère qui vous a amené sur le chemin de Pierre Lapointe ?
Je suis un deuxième enfant du Québec, j'ai la chance d'être très populaire là-bas. Je connais bien sa culture. Donc tu ne peux pas éviter le numéro un qu'est Pierre Lapointe. J'aimais son travail sans le connaître profondément. Au moment où j'ai su que mon frère était pressenti pour travailler avec, lui et moi sommes allés le voir au théâtre du Rond-Point. Là je découvre complètement son univers. Je rencontre ses chansons, son côté décalé, son incroyable âpreté dans les mots. Je me dis ce soir-là que j'aimerais chanter ces mots-là et je lui en fais part. Il arrive avec L'amour et un fantôme, je me sens percé à jour. Et alors que l'album était presque fini, il m'envoie un message en me disant que je l'inspire et j'écoute Arrête de sourire. Je lui réponds : "Album terminé ou pas, cette chanson sera dedans". Il y a quelque chose d'assez cynique dans cette chanson. Le type qui parle ne me ressemble pas, mais le type à qui il parle peut me ressembler. J'ai ce côté-là, d'être un peu dans le déni, je veux voir les gens plus beaux qu'ils ne sont, le monde plus beau qu'il n'est. Cela a pu me jouer des tours, mais je préfère cette position. Jusqu'au moment où ça explose et tu te rends compte de la réalité.

Ce soir on sort, c'est un titre en résistance à l'obscurantisme ambiant ?
Le titre de la chanson, c'est ça, et celui de l'album. C'est aussi : on sort pour faire la fête avec Stand up, pour aller danser le reggaeton avec On se plaît et pour se prendre dans les bras aux terrasses des cafés après les tragédies qu'on a pu vivre. Ce soir on sort, je ne voyais personne d'autre l'écrire, c'est mon émotion quatre jours après les événements. 

J'ai croisé ton fils fait-il référence au lien complexe que vous avez eu avec votre père ?
La chanson, il faut la prendre dans l'ordre. C'est un type qui va voir son copain et qui lui dit : parce qu'on est des potes d'enfance et en hommage à nos nuits et nos errances, je viens te dire que j'ai croisé ton fils, il n'est pas loin, il se marie dans deux heures, donc votre fâcherie, stop. Et à la fin, je précise que j'aurais aimé un jour que quelqu'un vienne glisser la même phrase à l'oreille du mien. C'est cette parabole-là. J'avais besoin de faire cette chanson, car les rapports avec mon père sont apaisés, ils sont même assez chouettes aujourd'hui pour pouvoir en parler ici avec plus de douceur. 

Le temps vous obsède-t-il ? 
Il y a une forme de fuite en avant chez moi. Je suis sans cesse en mouvement. Je fais beaucoup de choses, je suis hyperactif. Il n'y a que les gens qui s'emmerdent qui trouvent le temps long. Si j'ai une obsession du temps, c'est par rapport à mes enfants, ce que je ne verrai pas d'eux. 

Qu'est-ce que vous ne recommenceriez pas ?
Je ne regrette pas grand-chose. Il y a des albums que je réécoute et pour lesquels je me dis que j'aurais pu être plus exigeant. Mais sinon, je suis assez fier de pouvoir me regarder dans la glace et d'être droit dans mes bottes par rapport à mes convictions et à une éthique. Il n'y a personne que je ne peux regarder dans les yeux.  

Patrick Bruel Ce soir on sort (Columbia) 2018
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