Art Mengo, entre ciel et terre

Art Mengo publie un nouvel album intitulé "La maison des ailes". © Franck Loriou

Le chanteur toulousain, qui a connu son heure de gloire à la fin des années 1980 avec notamment le tube Les parfums de sa vie, met un terme à six années de disette discographique. La maison des ailes, album concept autour de l'épopée aéropostale, confirme son attrait prononcé pour les sonorités latines.

RFI Musique : Comment expliquez-vous votre longue absence discographique ?
Art Mengo : J'ai beaucoup tourné en duo avec l'accordéoniste Lionel Suarez et travaillé pour les autres. Cela phagocyte pas mal et ça prend du temps. On s'oublie un peu soi-même mais c'est intéressant d'aller explorer les univers musicaux de chacun et d'apporter ma petite pierre à l'édifice. Après, je n'avais plus de label et je dois avouer que j'ai un peu attendu qu'on vienne me chercher. Et puis je privilégie davantage ma vie privée à ma vie publique.

D'où est venue cette idée d'album concept autour de l'épopée de l'aéropostale ?
J'ai éprouvé le désir d'écrire une histoire à travers plusieurs chansons, de pouvoir exposer une seule thématique. Dans le symbole de l'aéropostale, j'ai vu l'homme face au doute, à ses défis et la peur de mourir. Et puis surtout, sans jeu de mot, cette idée d'être à la hauteur et à sa place dans ce qu'on fait. C'est plutôt cet éclairage intérieur qui m'a intéressé au sein de cette épopée. Ce qui m'a fasciné, c'est cette façon de devoir se plier à un idéal et d'y trouver sa liberté. Le paradoxe est significatif. Avec Marc Estève, nous sommes partis sur des tableaux qui projettent leur état d'esprit à des moments très précis. Cette idée-là, j'espère pouvoir la prolonger à travers un spectacle.

"La maison des ailes", c'est le surnom que Jean Mermoz avait donné à l'hôtel du Grand Balcon ?
Exactement. La plupart des aviateurs avaient l'habitude de descendre dans cet hôtel toulousain qui était une pension de famille. J'étais surtout intrigué par leur manière d'occuper le temps au moment des escales. Comment faisaient-ils pour profiter de la vie ? Leur façon d'affronter l'existence, c'était de s'envoyer en l'air, là encore sans mauvais jeu de mots (rires). Il y a beaucoup d'anecdotes au sujet de cet hôtel qui était tenu par deux gérantes espagnoles et ces dernières ne voulaient pas laisser monter les filles dans les chambres. Il y a aussi Mermoz en rentrant d'Argentine qui a jeté sur le lit de l'hôtel des 78 tours et dit qu'il fallait écouter ce qui se faisait là-bas musicalement. C'était du tango, Carlos Gardel. Donc ce son-là nous est arrivé par les airs. Cela m'a donné une matière énorme pour le compositeur que je suis et de faire des petits pas de côté avec la bossa, le tango, le boléro. Des choses que je n'avais jamais faites.

Vous avez pourtant toujours été attiré par les musiques latines...
Toujours, c'est vrai. J'ai découvert en même temps les Beatles et Carlos Jobim. J'aime les harmonies un peu complexes. Et puis, je suis un latin, je n'y peux rien (rires). Ce sont des musiques par lesquelles j'ai été bercé. J'ai donc du plaisir et du naturel à aller me balader dans ces sonorités.

Pourquoi avoir confié l'intégralité des textes à Marc Estève ?
Je suis moins à l'aise avec les textes. Quand je m'y colle, c'est que j'ai une bonne idée ou qu'une phrase donne l’impulsion. Mais je ne suis pas un véritable auteur. Par contre, je suis très admiratif des textes qui sont susceptibles de me toucher et qui me donnent l'occasion de les habiller. Sur cet album, le deal était clair dès le départ : Marc s'occupe du livret et moi de la musique. Je travaille constamment avec des gens qui me sont proches. Marc et moi, nous nous connaissons depuis le lycée. Il y a des échanges qui sont riches avant de pouvoir s'y mettre.

Un compositeur-interprète est-il moins reconnu qu'un auteur-compositeur-interprète ?
C'est pas faux. Après, il y a beaucoup d'auteurs-compositeurs-interprètes mais il y a aussi beaucoup de merde (sic) dans ce qu'on entend. Certains veulent tout faire à tout prix. Je crois que la spécialisation s'est un peu perdue. C'est pourtant mieux de faire un mariage de talents respectifs, chacun dans son domaine de prédilection. Par exemple, je ne pense pas que ce soient mes meilleures chansons lorsque je suis auteur-compositeur-interprète.

La course notoriété, vous ne connaissez pas ?
Je m'en tape complètement et c'est un peu mon problème. On me le reproche assez souvent dans mon entourage (rires). J'adore la scène et le studio mais j'ai un peu de mal avec cette mise en vitrine qui est devenue vulgaire aujourd'hui.

Maurane se retrouve aux chœurs dans ce disque. Comment s'est passée cette collaboration ?
J'ai enregistré l'album à l'ICP à Bruxelles et je savais qu'elle ne vivait pas loin. Je l'ai appelée en janvier, non pas pour lui proposer un duo, mais pour des chœurs. Cela l'a beaucoup amusée et elle est arrivée dans la foulée. On a fait deux, trois séances. Ce moment est à la fois douloureux et touchant pour moi parce que j'avais vu une personne en forme et qui avait la voix qui revenait. Elle a fait ça avec beaucoup de facilité. C'est une artiste pour laquelle je travaillais souvent. On avait prévu de se voir plus souvent puisque j'habite désormais la moitié du temps à Bruxelles. Le destin en a voulu autrement.

Était-ce une bonne idée de sortir son album le même jour que celui de Johnny Hallyday ?
C'est l'inverse, non ? C'est lui a qui sorti son disque le même jour que moi (rires). Ce n'est pas Johnny qui vampirise tout. C'est une rentrée avec énormément d'albums. Je ne pense pas qu'on ait vu ça depuis vingt-cinq ans. Je suis dans un petit label donc je passe après. Je ne m'en formalise pas.

Vous lui avez écrit une chanson en 1991 Ça ne change pas un homme. Quel souvenir en gardez-vous ?
C'était un peu une sorte de travail à l'américaine. À l'époque, j'étais beaucoup sollicité, on me demande une chanson, je l'ai envoyée sans le rencontrer. Au bout de trois mois, juste avant que son entourage ne communique, on me signifie qu'on m'a pris la chanson et que ce sera à la fois le single et le titre de l'album. J'ai fini par le rencontrer au cours d'une date de sa tournée. Quand je le revoyais, il me disait à chaque fois: "Quand est-ce que tu m'en fais une autre ?". Sauf que j'en proposais quatre à chaque album, les mêmes, je le faisais exprès (rires). Mais il me disait à chaque fois qu'il ne les avait pas entendues. À partir du moment où elles ne touchaient pas son équipe, elles n'arrivaient pas à ses oreilles.

Art Mengo La maison des ailes (Verycords) 2018

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