Cali, voix Ferré

Cali chante Ferré. © Yann Orhan

Le chanteur catalan, prolifique ces dernières années dans sa production discographique, se plonge dans le répertoire de Léo Ferré. Un monument de la chanson française, aux contestations fiévreuses et à la parole libre, injustement oublié. En optant pour la sobriété et la mise en avant de la puissance des mots, Cali joue ici à merveille son rôle de passeur. Rencontre.

RFI Musique : on sait que vous êtes très attaché à l'enfance. Léo Ferré en faisait-il partie ?
Cali :
Absolument. L'enfance, c'est mon père qui écoutait Ferré. Il ressemblait à Lino Ventura par sa stature. Je le voyais très ému en écoutant les chansons alors que moi, je ne comprenais pas les mots. Je me souviens d'un jour précis où mon père s'est rendu compte que j'étais intrigué. Il m'a dit : "Ce type, je l'ai vu en concert et il s'est fait cracher dessus pendant toute une chanson et dès la suivante, les gens étaient debout sur les chaises à l'applaudir à tout rompre". Puis à l'adolescence, je ne lisais presque pas. Je tire un livre dans la bibliothèque et c'est Bukowski. En même temps, mon frère passe Richard de Ferré. Là, j'ai tout compris et l'association des deux ne m'a pas laissé indemne.

Vous chantiez C'est extra à vos tout débuts...
Cette chanson, c'était important pour moi de la mettre dans le disque. Dans les bals de village, on la mettait à la fin entre les Clash et Sex Pistols (rires). Les gens étaient heureux, ils se serraient entre eux et gueulaient le refrain C'est extra. Cela m'a profondément marqué.

Le choix des chansons, c'est le Ferré de Cali ?
Autant l'enregistrement, c'était vingt chansons en cinq jours, autant la gestation, c'était des mois et des mois. J'ai fait le dogme de ne pas prendre Ferré qui chante les autres, comme les poètes. Il fallait que ce soit texte et musique de sa part. Ensuite, j'ai pris celles qui me parlaient le plus et qui avaient une histoire avec moi. Au départ, je ne voulais pas faire Jolie môme parce qu'elle ne m'intéressait pas plus que ça. Cela faisait plaisir à la maison de disques - non pas commercialement car Ferré ne passe pas en radio. J'ai essayé quand même. J'ai pris un "clic" et j'ai chanté à tue-tête la chanson dessus. Avec Steve Nieve et François Poggio, on s'est amusés et le résultat m'a plu. Comme on a pété complètement les arrangements originaux, c'est bien aussi d'avoir deux-trois pistes dont les gens se rappellent.

Le parti pris était-il une sobriété à la fois musicale et dans l'interprétation ?
J'ai dit aux musiciens de ne pas approfondir Ferré. C'était intéressant d'avoir un Anglais et deux jeunes respectivement à la guitare et aux manettes. Il a 25 ans et il ne connaissait pas Ferré. Donc, pour lui, c'est un peu comme si j'arrivais avec mes propres chansons. Je voulais que la mélodie et les mots soient devant. Pour une chanson comme L'enfance, les mots sont tellement forts que tu peux les murmurer et les entendre au bout du monde. Je la connaissais depuis longtemps mais je ne m'étais pas encore intéressé à la vie de Ferré. Il y a ces paroles : "Souviens-toi des silences au fond des corridors/ Et ce halètement divin j'l'entends encore". Il a été abusé par des curés en pension, en Italie et sous Mussolini.

Peut-on dire que Léo Ferré, c'est aussi l'amour viscéral ?
On dit toujours Ferré l'anarchiste, Ni Dieu ni maître... Mais en numéro un, je mets la passion amoureuse. Ce sont des mots forts et qui déchirent. Il y a ce poème Lorsque tu me liras qu'on va mettre sur internet. Je l'ai lu devant sa femme Christine et on a pleuré tous les deux. Tu écris ça à ton amoureux ou ton amoureuse, ça ne peut que bouleverser.

Est-ce qu'on se pose la question de la légitimité pour s'attaquer à un tel projet ?
J'ai rencontré la famille Ferré il y a quelques années. Ils m'ont emmené dans l'histoire, dans le cercle. Je me suis senti légitime en 2016 pour le 100e anniversaire de sa naissance. On n'a rien fait, on en parlait nulle part alors que le Portugal, l'Espagne, le Canada, l'Italie ou la Belgique l'ont célébré. Je me suis dit que c'était fou d'en arriver là. On sait très bien que les gens oublient les chanteurs morts mais là, c'est comme oublier Beethoven !

Comment expliquez-vous ce manque de médiatisation ?
Même des chansons comme Jolie môme ou Avec le temps, c'est d'abord quelqu'un d'autre qui les a chantées et c'est pour ça que ça finit par passer sur les ondes. Il y a eu les chansons interdites de Ferré à la radio et j'ai l'impression que le truc est resté. Ce qui est paradoxal, c'est que tu as plein d'artistes qui se revendiquent de Ferré, même des jeunes. Les grands frères qui m'ont donné envie d'être chanteur, les Thiéfaine, Higelin, Bashung, Lavilliers, se réclamaient tous de lui. Comme dit son fils "Ferré ça se mérite", il faut prendre le temps d'ouvrir une porte, puis une autre, ce n'est pas quelque chose que tu écoutes d'une oreille distraite.

Pourquoi la voix de son fils Mathieu pour le poème L'amour et l'escalier ?
Il était là chaque jour au studio Pigalle, heureux. Il m'a dit : "Cet endroit, c'est là que papa a enregistré il y a 68 ans les deux chansons que tu es en train de chanter, Le flamenco de Paris et Le bateau espagnol". C'est lui aussi qui m'a conseillé de poser ma voix de cette manière sur Ni Dieu ni maître. A la fin, je voulais boucler le truc et qu'il chante avec moi. Il me dit qu'il n'est pas un artiste et qu'il est bien en Toscane à faire de la bière. J'ai su, après, qu'il n'avait pas dormi de la nuit. Il est arrivé le premier le lendemain au studio. Il a dit à l'ingénieur de son de mettre en marche le magnéto et il a lu ce poème. Steve et François ont ensuite mis la musique dessus.

Léo Ferré, premier rappeur français ?
Clairement. Aujourd'hui, c'est le rap qui est en avant et partout. Mais à l'époque, quand il chante avec le groupe Zoo, il a un rendez-vous manqué avec Jimi Hendrix, malade. Il devait jouer avec lui. C'est comme si on lui avait dit maintenant qu'il allait jouer avec Dr.Dre ou Kendrick Lamar. Moi, je compare Ferré à Gil Scott-Heron, le père du rap qui a fini oublié. Paul Castagnet pour la chanson Le chien demande à Ferré ce qu'il doit faire en musique. Il lui répond : "Tu fais ce que tu veux, moi je veux parler dessus". On appelle ça comment ? Du rap, non ?

Cali chante Léo Ferré (BMG) 2018

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