Lavilliers s'attaque à Pouvoirs

Bernard Lavilliers sur scène, 2014. © Erick James

Depuis le 13 juillet, la 32e édition des Francofolies a gagné le port de La Rochelle. Ce 15 juillet, Bernard Lavilliers revisitera Pouvoirs, une pièce méconnue de sa discographie, pour un spectacle qu'il présentera aussi à la rentrée lors d'une courte tournée. À 69 ans, le chanteur qui détient le record de participations au festival charentais nous a parlé de ce concept-album et de son rapport, somme toute contrariant, au pouvoir politique. L'ombre du fondateur des Francos, son ami Jean-Louis Foulquier, n'était pas bien loin, celle d'une actualité récente non plus.

RFI Musique : Vous êtes un peu chez vous aux Francofolies de La Rochelle. On ne compte plus le nombre de fois où vous y avez été invité. Quels sont vos meilleurs souvenirs ici ?

Bernard Lavilliers : J'en ai plein, car avec Jean-Louis Foulquier, c'était une grande amitié. Et puis, ça a toujours été un bel endroit d'expérimentation… Un jour, ils m'avaient donné une carte blanche. J'étais en plein dans l'album Noir et Blanc (paru en 1986). Durant toute une soirée, on avait fait venir des musiciens africains et brésiliens. Il y avait Manu Dibango, le ballet du Sénégal, Les Etoiles et Mory Kanté, qui venait de faire son tube Yeke Yeke. Musicalement, c'était très intéressant et très émouvant. Le deuxième bon souvenir, c'était pour le bicentenaire de la Révolution française, on avait démarré de l'Élysée avec 1780 mômes de toutes les couleurs venus de la francophonie. Ils avaient appris Noir et blanc par cœur, qu'ils avaient chanté dans les jardins de l'Élysée. Et puis le lendemain, ils étaient venus en train jusqu'à La Rochelle. Ils avaient repris la chanson avec moi sur l'esplanade Saint-Jean d'Acre. C'était François Mitterrand, le Président, qui avait demandé cela à Jean-Louis (Foulquier). Il avait fallu un an de préparation pour que ça puisse se faire.

Cette fois-ci, vous reprenez le concept-album Pouvoirs, que vous présenterez aussi au cours d'une mini-tournée à la rentrée. Comment est née cette envie ?
L'idée m'est venue au Brésil, car ce qui se passe actuellement là-bas n'est pas très éloigné de ce que je raconte. D'ailleurs à l'origine, le texte parle de ce pays, je compare les banquiers multinationaux américains aux urubus, les vautours qui vivent du nord du Brésil. Mais j'ai aussi voulu reprendre cet album, car j'étais en manque de ce genre de musiques et de textes. Le spectacle commençait à l'époque par une pièce de 20 minutes, sans applaudissements, et ça avait refroidi le public qui s'attendait à voir du rock'n'roll. Donc, ça n'avait pas marché. J'avais fait du monde à l'hippodrome de Pantin, et j'ai traîné le spectacle jusqu'à l'été, mais j'avais dû arrêter, car ce n'était pas possible de faire cela dans les festivals. J'ai dû le refaire une fois, à la Fête de l'Huma, mais il avait plu… (large sourire)

Pouvoirs est assez noir, avec un son très rock. Quel est votre état d'esprit à l'époque où vous l'écrivez ?
Attention, c'est la fin d'une époque. J'étais déjà avec un groupe qui était plus jazz-rock que vraiment rock. On était plus près de Weather Report que de Bruce Springsteen. La musique est un peu complexe, le texte l'est aussi, et c'est vraiment une question de fusion. J'ai écrit ce texte à Saint-Malo où je vivais à l'époque. Je ramenais du texte aux musiciens et petit à petit, on l'a mis en musique. N'oubliez pas que les 33 tours avaient deux faces. Si vous vouliez faire un thème de 20 minutes sur une face, vous pouviez le faire. Sur la deuxième face, on a des chansons qui n'ont rien à voir avec le côté sombre et très bizarre de la première. Il y a Fortaleza, qui parle d'une aventure au Brésil, un tango qui se passe rue de la soif, à Saint-Malo, La promenade des Anglais, Bats-toi ! J'ai écrit ça en 1979, ça décrivait une période aussi. Il y a les fameux autonomes anarchistes, les Brigades rouges, des intellectuels qui pensaient que les partis étaient tous pourris – je pense la même chose!- et qui prenaient les armes. Moi, je n'ai jamais été d'accord avec eux parce que j'ai toujours pensé que le peuple ne comprendrait pas ce genre de démarche, ce terrorisme intellectuel d'extrême gauche. C'est bizarre comme analyse, je crois qu'ils ne voulaient tuer que des puissants. Finalement, ils ont fait péter des bombes, fait d'autres dégâts. Ils ont été infiltrés par la mafia et ça ne les a pas arrangés.

L'ambiance du disque me rappelle aussi Rock around the bunker, le concept-album de Serge Gainsbourg paru au milieu des années 70 dans lequel il traite du nazisme. Il y a cette même préoccupation du totalitarisme…
Il y a un côté comme ça, oui. Dans La peur, je dis : "C'est 1933, en place pour le show ! ". D'ailleurs, comment Hitler est-il arrivé au pouvoir ? Il a été élu démocratiquement et il a installé la peur. Bien avant que les nazis ne soient au pouvoir, les SA, ses chemises brunes, ont installé la peur en désignant évidemment le juif comme bouc émissaire. Je parlais de cela, car j'étais resté au Brésil et au moment où j'y étais, il y avait une dictature militaire qui avait exactement les mêmes principes. Donc, ça me restait dans la tête… Mais dans La Peur, il y a déjà le chômage qui pointe. "Elle te glace le ventre / Quand on te licencie / Et que tu restes nu / Chômage, cellule, parti". Disons que les chômeurs avaient encore une sorte de recours parce que le Parti communiste n'était pas 1,5 % ou 2 %, et qu'avec les syndicats, ils avaient un parti qui pouvait les défendre. Aujourd'hui, les chômeurs ont du mal à être défendus. Tout le monde en parle, il y a des institutions pour ça, mais personne ne règle le problème. Tous les mecs qui veulent devenir président, ce sont des coiffeurs. "Demain, on rase gratis ! Vous allez voir ce que je vais faire !" Mais ça m'étonnerait. Est-ce que les gens écoutent encore ce genre de discours ? Je n'en suis pas certain ! Ils voudraient du neuf, pas des vieux ! M'enfin, Sarkozy, Hollande, faut pas déconner ! Faut arrêter !

D'ailleurs vous n'avez pas rencontré François Hollande ! C'est cela votre rapport au(x) pouvoir(s) ?
Non, ni Sarkozy d'ailleurs ! Déjà, je n'aime pas me faire enlever, être mis sur la photo avec des hommes politiques. À part ceux que j'aime bien, avec lesquels j'ai travaillé comme Jack Lang ou François Mitterrand. Ce ne sont pourtant pas des anar' ! En attendant, j'ai passé des soirées avec François Mitterrand, un grand littéraire, mais il ne m'a jamais mis dans le coup. Je n'aime pas les artistes qui sont des porte-drapeaux ou des porteurs d'affiches du candidat. C'est très américain. Moi, ça me dérange. Et les artistes sont toujours déçus par la suite ! Je peux militer ou donner mon avis sur un truc. Mais m'afficher, chanter dans des meetings, j'ai toujours évité de le faire. J'ai fait plus de concerts pour des ouvriers qui partaient en vrille que pour des hommes politiques en campagne. Si, j'ai dû chanter pour Lutte ouvrière et c'est à peu près tout ! Lutte ouvrière… Voyez... Ils sont un peu malades maintenant ! (rires)

 

Bernard Lavilliers Pouvoirs (Barclay) 1979
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