An Pierlé, une fille en orgue

Arches, l'album d'An Pierlé. © KAAT Pype

Depuis une bonne quinzaine d'années, la chanteuse belge An Pierlé suit un itinéraire exemplaire. Pour son nouveau disque, Arches, elle a composé avec un orgue et joué avec les sonorités des boîtes à rythmes. Portrait d’une chanteuse aussi enjouée dans la vie que sa musique est sombre.

Il est un peu plus de quatorze heures quarante dans ce salon d'un hôtel parisien douillet, c'est la fin de l'entretien. An Pierlé vous fait une bise chaleureuse, s'excuse de devoir s'éclipser si rapidement et part vers une nouvelle interview. Durant une quarantaine de minutes, cette fée blonde aura vécu ses réponses, mimé, digressé, observé des silences et écouté attentivement les questions qu'on lui aura posées. "On aurait pu en parler deux heures", dira-t-elle à moment donné. Même dans ce laps de temps, il n'est pas sûr qu'on ait fait le tour complet de cette drôle de fille.

Car la chanteuse belge passée par une école de théâtre est un concentré de vie, une femme/enfant à la présence solaire. Elle assure : "Je ne crois plus du tout à la souffrance pour l'art. La plus heureuse je suis, le mieux je travaille. J’ai déjà ma sensibilité, assez de merde à remuer comme ça, c’est suffisant ! Le fait que je sois heureuse dans la vie 'normale' est lié au fait que je peux faire sortir toutes mes angoisses, me décharger de ça. Quand tu écris, je crois que tu es comme une antenne." Elle avait déjà évoqué des jours étranges en piano solo auparavant, les incertitudes d'un temps où la guerre frappe à la porte de chez soi.

Un concert solo à l'église

Pour ce sixième album Arches et un septième à venir –Cluster- qui formeront un diptyque, An Pierlé a observé le changement d'ère depuis Gand. Durant deux années, elle a en effet été la "compositrice officielle" de la ville. Ce statut d'ambassadrice culturelle lui a permis d'utiliser les lieux comme elle le voulait. "C'est chouette !  Tu peux aller dans des bâtiments où tu ne peux pas rentrer d’habitude. J'ai fait plein de choses, un clip avec l'école de graphisme, une chanson pour le carillon", s'enthousiasme-t-elle. L'idée d'un disque où l'orgue prendrait l’essentiel de la place est née à l'occasion d'un concert en solo dans l'église Saint-Jacques, "Saint-Jacob" comme on le dit en Flandre.

"L'orgue, c'est le premier synthé inventé, il y a une telle puissance, c'est un vrai orchestre. Quand tu es face à cela, il faut chanter fort. J'avais envie de chanter physiquement", dit-elle. Mais l'instrument liturgique ne se mue pas en instrument rock si facilement. "Au début, on avait la clé de l'église, j'étais avec l'organiste. J'avais quelques thèmes, et puis une fois que j'ai eu les dimensions du lieu en tête pour la voix, j'ai fait des tests dans d'autres églises. Il y a eu beaucoup de contraintes techniques. Chaque orgue a des dimensions différentes et sur les grands orgues, il y a un délai entre la note qui est jouée et le moment où elle sort des tubes. Il faut anticiper tout le temps."

Un album mélancolique

Certes, Arches est un album mélancolique, mais la chanteuse flamande est trop malicieuse pour être engoncée dans un corset. Dès la première chanson, Feel for the child, elle laisse partir sa voix au loin pour dire "It's a so-o-o-o-olitary fight" et repartir dans sa lutte contre un instrument qu'elle a dompté petit à petit. Pour l'aider dans cette tâche, elle a travaillé avec son compagnon et producteur depuis 20 ans, Koen Gisen, mais aussi avec deux chanteuses. Ces filles qui l'accompagnent sur scène ont été plus que des choristes, de véritables camarades de jeu. "C'est gai de chanter à trois bonnes chanteuses", dit la maman de la petite Isadora.

Les voix doublées et des jeux permanents prennent toute leur ampleur au fil des écoutes, comme les orchestrations élaborées à partir de boîtes à rythmes et de sonorités électroniques. Plus que des résonnances communes avec Kate Bush, c'est parfois les mêmes paysages noueux qui défilent sous nos yeux. "Je pense qu'il y a peut-être la même théâtralité, le fait de vivre des chansons, hésite-t-elle. Je n'essaie pas de faire Kate Bush, ni d'aller contre, mais je serai toujours comparée à elle. C'est très facile de comparer des filles avec des filles, parce que la voix est très élastique. Mais il y a une veine que personne ne remarque chez moi : Robert Wyatt, Mark Hollis. Je peux les 'reaper', personne ne le verrait."

Depuis ses Mud stories (1999), An Pierlé n’est pourtant pas dans la copie, loin de là. Elle a écrit un parcours fait d’excellents albums et de concerts où elle interprète ses chansons au piano, assise sur un ballon… "Don’t forget about me", chante-t-elle sur Changing Tides. Non et non, on n’est pas prêt d’oublier sœur An !

An Pierlé Arches (Pias) 2016

Page Facebook d'An Pierlé