Pourquoi toujours Dalida…

Dalida lors d'une émission télévisée en avril 1980. © Keystone / Getty

Trente ans après sa mort, la créatrice de Bambino reste une immense vedette, notamment célébrée par une exposition au Musée Galliera à Paris. Il est vrai que ce n’est pas seulement la vie et l'œuvre de Dalida qui habitent notre mémoire collective…

Il n’est pas très simple de saisir exactement quelle est l'essence de la gloire de Dalida, tant se mêlent dans la mémoire populaire et médiatique le kitsch et le sublime, le luxe et le banal, l'opulence et le trompe-l'œil… Et, il faut bien l’admettre, une manière d’autobiographie collective dans laquelle un palmarès suffit presque à résumer une vie et une œuvre : 100 millions de disques vendus, 500 chansons enregistrées en français, 200 en italien et 200 en cinq autres langues, cinquante-deux Disques d'or, la performance d’avoir été numéro 1 dans douze pays la même année (en 1974 pour Gigi l’Amoroso), et donc des milliers de passages à la télévision et à la radio pendant des décennies...

Aujourd’hui encore – et peut-être plus que jamais –, le souvenir de Dalida est double : étoile populaire qui émeut des fans toujours actifs, elle est aussi le symbole de la chanteuse de l’époque révolue de ces playbacks télévisés en paillettes. Cette Madone dont la tombe est toujours fleurie a été un objet de ricanement des bien-pensants de la culture mais est aujourd’hui le sujet d’une exposition au musée Galliera (Dalida, une garde-robe de la ville à la scène), ce qui permet de se souvenir que la chanteuse a été admirée pour des toilettes de scène au clinquant littéral mais a aussi inspiré Robert Carsen, qui compte parmi les plus grands metteurs en scène d’opéra…

Dalida s’incarne dans des chansons mais aussi dans le souvenir d’une époque sans concurrence télévisuelle et sans liberté des ondes radiophoniques. Et son incroyable biographie (l'Égypte, les suicides de trois hommes de sa vie, les amours toujours plus ébréchées) est un feuilleton dévidé en un temps où une certaine presse transformait les larmes en or avec plus encore de cynisme et de cruauté qu’aujourd’hui. Dans les cercles du bon goût, on affirme toujours ne pas admettre son accent porté comme une oriflamme, des arrangements épais et prévisibles, une imagerie d’emphase et de strass.

Les chemins de traverse de Dalida

Mais, sans qu’il soit possible de la prendre au second degré ni qu’on parvienne à réécrire son best of, figé depuis sa mort (Il venait d’avoir dix-huit ans, Bambino, Mourir sur scène, Monday Tuesday, Histoire d’un amour…), on a appris les chemins de traverse de Dalida. Producteurs radio du service public ou historiens de la chanson aiment aujourd’hui rappeler que Léo Ferré disait le plus grand bien de sa version d’Avec le temps et que Iolanda Gigliotti lisait plus de livres que les neuf dixièmes du show biz français.

Et on trouve quelques pépites à réévaluer dans ses régulières rééditions : Comme tu dois avoir froid (Complainte pour une fille de joie), une des chansons les plus lacrymogènes de 1974, Les Feuilles mortes avec un solide staccato disco, Quand on a que l'amour de Jacques Brel avec force percussions électroniques, Itsi bitsi petit bikini comme incarnation de la légèreté merveilleusement écervelée des années yé-yé, O sole mio dans une vision finalement plus retenue que les éclats napolitains usuels…

Dans les hommages télévisuels ou radiophoniques, on célèbre le plus souvent le symbole d’années qui étaient déjà révolues lorsque, dans la soirée du dimanche 4 mai 1987, on apprend sa mort. Car Dalida disparaît au temps des Rita Mitsouko, de Jeanne Mas, de Mylène Farmer.

Et sa dernière gloire est celle d’une femme sans maquillage et vêtue comme une pauvresse dans le film Le Sixième Jour de Youssef Chahine, qui l’a ramenée à son Égypte natale. Son dernier geste clôt une trajectoire professionnelle dont les derniers virages sont réfléchis et habiles, préparant la maturité d’une artiste de cinquante-quatre ans qui pense au long terme.

Aujourd’hui, non loin de la maison où elle a vécu de 1962 à sa mort, à Montmartre, une place porte son nom. Et le culte qui lui est rendu confirme que sa place dans la mémoire des Français s’est largement débarbouillée de beaucoup de fausses certitudes esthétiques, mais sans que son aura ait changé de nature. En trente ans de souvenir, Dalida a surtout gagné du respect.

Site officiel de Dalida