Alain Souchon, (re)visite collective

© Thierry Rajic

A qui le tour dans cette course effrénée et sans fin de l'album-hommage ? C'est cette fois-ci au tour d'Alain Souchon avec Souchon dans l'air. Pour le premier volume sorti en juin dernier, ce sont ses chansons phares qui sont célébrées. Vanessa Paradis, - M - , Benjamin Biolay ou Izia font notamment partie de ce casting de luxe. Rencontre avec Pierre Souchon, aux commandes de ce projet avec son frère Charles (Ours) et Renaud Letang à la réalisation.

RFI musique : Avez-vous facilement cédé, avec votre frère Charles, à la mode de l'album "tribute" ?
Pierre Souchon : Lorsqu'on nous a proposé cela, on a beaucoup hésité. Comme il y en a eu beaucoup depuis quelques années, on s'est interrogé sur la pertinence de ce projet. Après, on s'est dit que même si on refusait de s'en occuper, ce disque allait malgré tout exister. Donc autant qu'on soit aux manettes, qu'on devienne les garde-fous et qu'on soigne surtout ces chansons. On a pris beaucoup de plaisir à le faire.

N'est-ce pas curieux de l'envisager du vivant de votre père ?
De toute façon, c'est ce qu'il nous a dit de suite : "C'est pour les chanteurs morts ça, non ?".  Après, ce sont des choses qui ont été faites pour Renaud, Goldman, France Gall, Fugain... Mon père était gêné au départ, il pensait que les artistes diraient seulement oui pour ne pas le blesser. Puis à l'écoute, il s'est montré assez ému.

Était-ce essentiel que ce soit la famille Souchon aux commandes de ce disque ?
Comme ces chansons-là et notre père font partie de notre vie, c'est une part de nous-mêmes. Même si on manque d'objectivité, on est très attachés. Quand on sait qu'il y a un tel projet en route, c'est mieux de mettre une belle chemise plutôt qu'un tee-shirt troué. On connaît ses goûts, on sait ce qu'il aime ou non. Et puis, on avait un peu peur que ça fasse un projet artificiel si on le déléguait à quelqu'un d'autre, c'est-à-dire pas forcément dans le ton ou l'humeur de mon père. Ce sont des artistes ici qui parfois reprennent spontanément ses chansons lors de leurs concerts. On avait envie de faire une photographie de ces moments-là et non pas un exercice de style. Mon père est plus proche des artisans de la chanson que d'autres. Les gens qu'il admire, ce sont Georges Brassens, Léo Ferré ou Charles Trenet. J'ai beaucoup de respect pour les artistes de The Voice qui sont presque essentiellement des interprètes. Cela aurait manqué de naturel et d'originalité si on avait fait appel à eux. Quand j'entends Kendji Girac chantant du Renaud, je n'y crois pas du tout.

Est-ce vrai que Francis Cabrel a refusé votre proposition ?
On a passé beaucoup de temps ensemble sur Le Soldat Rose 2 et on s'aime beaucoup. Mon père et lui sont aussi très potes. Francis nous a seulement dit qu'il n'était pas à l'aise avec cet exercice et que rien ne valait les chansons originales. C'est plus facile pour lui de chanter des chansons de Bob Dylan qu'il traduit en français que de reprendre des titres de ses potes.

Quel espace de liberté avez-vous laissé aux artistes ?
On a voulu leur demander la chanson qu'ils voulaient chanter sous réserve que celle-ci ne soit pas déjà prise. L'objectif était de les mettre à l'aise, que chacun s'approprie la chanson et que ce soit assez évident. On a proposé des morceaux à Biolay ou – M –, mais à partir du moment où ils te disent que tel titre est important pour eux, tu laisses faire. C'était important que les artistes se sentent bien drapés dans une chanson. Du coup, ça se ressent. - M – a fait les arrangements lui-même et Sous les jupes des filles est donc le seul morceau qui ne soit pas réalisé par Renaud Letang.

La version de Poulailler's song par Oxmo Puccino est particulièrement audacieuse…
On en a parlé avec Renaud Letang et, comme c'était un rappeur, c'est la chanson qu'on a le plus tordue. Le morceau original est très rock binaire, un peu à la Kinks. C'était à la base assez loin d'Oxmo. La chose intéressante, c'est qu'on redécouvre le texte. Il ressort différemment avec une autre diction et approche.

Pourquoi ne retrouve-t-on pas ici Vincent Delerm ?
Il sera dans le second volume. Au départ, on voulait faire deux disques indissociables, trente chansons avec des cartes blanches au milieu de titres connus. Finalement pour des raisons de maison de disques, il sortira en deux fois. Donc, dans un premier temps, quatorze chansons et à la rentrée, le second volume aura une saveur particulière, car ce sont plus des morceaux qu'on fera découvrir. D'ailleurs mon frère et moi chantons La P'tite Bill, elle est malade. Il y aura aussi Keren Ann, Vincent Delerm, Alex Beaupain, Vianney, une version de Foule Sentimentale par Yael Naim...

La grande force d'Alain Souchon n'est-elle pas de savoir humer l'air du temps ?
C'est un peu comme un personnage de Sempé, mon père. Ce n'est pas quelqu'un qui vote ou qui s'investit, mais quelqu'un qui regarde le monde perché en haut et qui en fait des chansons. Il est davantage dans le constat.

Un répertoire qui oscille entre mélancolie, gravité et légèreté...
Il aime la vie, les filles, les coquineries. Et même temps, il a un regard un peu pessimiste sur le monde. Il y a une gravité au fond de lui, il est particulièrement marqué par le temps qui passe. C'est un homme assez contemplatif. Il a fait des chansons un peu acides tout en y insufflant une petite légèreté. Il n'aime pas être revendicatif, mais plutôt dire des choses dures en douceur.

C'est compliqué de faire le même métier lorsqu'on est "fils de" ?
On ne peut pas se plaindre de ça quand on a décidé soi-même d'opter pour la musique. Forcément, quand on fait écouter les chansons à une maison de disques, la personne ne l'entend pas avec des oreilles fraîches. Cette information "fils d'artiste" peut induire en erreur ou modifier le côté vierge. C'est à la fois un élan et un handicap. Parfois, ce sont des petits freins, mais en même temps, on a un père que les gens adulent ou alors ils s'en foutent. Les gens ont rarement envie de prendre un pied-de-biche et de lui casser la gueule (rires). Donc on bénéficie de cette sympathie-là. Souvent on nous dit : "Vous savez, les chansons de votre père font partie de notre vie".

Compilation Souchon dans l'air (Polydor) 2017