L'Eurovision sous le signe de l'humanisme

Le duo Madame Monsieur représente la France au concours de l'Eurovision 2018. © RFI/Marie-Line Darcy

La 63e édition du concours de l'Eurovision se tient le 12 mai à Lisbonne au Portugal. Le duo français Madame Monsieur participe à la compétition avec une chanson humaniste, peu habituelle en général. Mais même si les temps changent, l'Eurovision reste encore un événement formaté et codifié.  

"Ça s’appelle Mercy. Mais je n’en sais pas plus”. Le jeune Portugais supporter de l’Eurovision reconnaissable à sa cape-drapeau rouge, jaune et verte, aux couleurs de son pays, semble tout heureux de pouvoir citer le titre de la chanson qui représente la France à l’Eurovision. À ses côtés, sa mère hésite : "C’est une chanson humanitaire. C’est à la mode" dit-elle sans animosité.

Devant la salle de spectacle de l’Altice Arena aux allures de carapace de tortue, au Parc des nations à l’est de Lisbonne, les aficionados de l’Eurovision se pressent pour assister aux répétitions et aux demi-finales du concours, avant le 12 mai, date de la grande finale.

Parmi les supporteurs, trois Finlandaises enthousiastes, modèle identique, cheveux blonds et t-shirts noirs moulants. Elles sont là d’abord pour soutenir leur concurrente. Mais elles sont sensibles à la chanson Mercy"Je ne sais pas de quoi ça parle, mais ça me plait. C’est l’une des plus belles chansons en lice" affirme dans un éclat de rire l’une des siamoises.

Un peu plus loin, de jeunes Français à la cape drapeau bleu-blanc-rouge inratable mettent en avant les points forts de Mercy. "La chanson, le clip ont du sens. Cela nous touche, car c’est représentatif de la situation actuelle, et de l’image de la France. Ça évoque des valeurs un peu oubliées, mais qu’on peut partager quand même" dit Axel. Son amie Marie renchérit : "C’est sobre. Ça s’est déjà fait dans le passé. Et pour nous l’Eurovision, c’est aussi un événement pour faire passer des messages". 

Une certaine forme d'engagement

Humanisme, social, universel. Le thème des réfugiés pour la France. Celui du terrorisme pour l’Italie, avec Non mi avete fatto niente. La chanson interprétée par le duo Ermal Meta et Fabrizio Moro parle de résistance à la terreur.

Elle s’inspire des attentats du Bataclan en France et du concert d’Ariana Grande à Manchester. Deux lieux de musique et le choc pour le duo de chanteurs aguerris. "Après les attentats, nous avons senti que nos fans avaient peur, ils s’interrogeaient sur les mesures de sécurité lors de nos concerts. Alors nous avons composé cette chanson comme une sorte de 'danse contre la peur'. La vie aime la vie, et il faut se battre" disent les deux chanteurs qui reviennent sur le sentiment d’urgence qu’ils ont ressenti. 

La chanson n’a pas été conçue ni pour San Remo (du nom du festival des éliminatoires en Italie) ni pour l’Eurovision. Mais le fait de toucher ainsi un plus large public est un privilège, grâce au tremplin du concours et c'est une fierté pour le duo italien, désireux de faire passer un message.

La chanson à l’Eurovision se veut sociale, engagée sans provocation. "Nous avons été émus par l’histoire de la petite réfugiée née sur le bateau Aquarius. C’est cette histoire que nous avons voulu raconter. Mais tant mieux si elle devient universelle par les valeurs de partage qu’elle véhicule" dit Jean-Karl Lucas de Madame Monsieur, le duo français.

Française, italienne, ou même israélienne (la chanson Toy de l’Israélienne Netta dénonce l’assujettissement des femmes) en 2018, la chanson Eurovision délivre un message qui se veut surtout humaniste. "Politique, c’est impossible. Toute référence de ce genre, que ce soit dans les paroles ou l’attitude des chanteurs, est prohibée. En théorie du moins, car nous avons des précédents importants. Il y a deux ans l’Ukraine et 1944, la chanson de Jamala évoquant la déportation des Tatars de Crimée par Staline. Ou même le vainqueur du premier concours, en 1956, l’Allemand rescapé des camps, chantant l’avenir et la paix. Des exemples parmi d’autres.  Les tentatives les plus osées peuvent ne pas passer le crible des organisateurs, et être recalées. C’est un risque, un risque calculé" estime Mario Lopes, critique de musique au service culture du quotidien portugais Público.

Une grande diversité

On le sait, la géopolitique et le kitch s’accommodent très bien des feux de la rampe quand il s’agit d’Eurovision. "Nous sommes toujours dans un format importé du modèle MTV, avec son électronique et ses jeux de lumière. Il y a toujours un risque à vouloir sortir du modèle général. Mais au contraire, l’originalité peut se révéler payante" précise le journaliste. La diversité, le mélange des genres, de la chanson fleur bleue, carrément trop bleue, à la balade irlandaise, terriblement irlandaise, en passant par l’ethno rock, tout est possible. "Nous assistons à la plus grande diversité de toute l’histoire de l’Eurovision, explique Nuno Galopim, conseiller artistique de l’Eurovision. Jazz, folk, pop, heavy metal, on a tout sur la scène de Lisbonne. Il faut noter également le retour, certes encore timide, mais réel, des langues maternelles. Les pays qui l’utilisent ont plus de chances d’être en final. Et c’est ça la diversité. Et c’est vrai aussi que ce qui préoccupe les gens au quotidien, où les fait réagir se reflète dans certaines chansons, c’est ce qui se produit avec l’Italienne et la Française".    

L’Eurovision est avant tout un lieu de divertissement où un espace est laissé à l’identité européenne, autour de l’Union. La plupart des professionnels, chanteurs, manageurs ou organisateurs en sont souvent convaincus. Ensuite le talent, l’audace savamment dosée, l’excellence de la production font le reste.

Et puis ces chansons qui échappent un peu à la machinerie parfois criarde que beaucoup de puristes snobent avec dédain possèdent parfois des petites histoires qui font subtilement la différence. "Le chanteur italien Ermal Meta est albanais d’origine. Il a glissé des sonorités originaires des Pouilles, la région italienne la plus proche de l’Albanie au sud. C’est subtil, car c’est une chanson pop, mais c’est intéressant alors que l’Italie discute du droit du sol, du droit des étrangers nés en Italie à être italiens, dans un contexte politiquement tendu" raconte le journaliste italien Marcello Sacco, du magazine Qcode.

Des thèmes originaux, des sonorités soignées, des alignements tirés au cordeau, Mercy et Non mi avete fatto niente sont directement qualifiées pour la finale du 12 mai. L’une parmi les favorites, l’autre en outsider. Feront-elles la différence, en séduisant sur des thèmes fédérateurs autour de fractures d’une Europe bien mal en point ?

Pourquoi pas. La France comme l’Italie y croient. Et les deux duos sont très fiers du rôle qu’ils jouent. À l’instar de Salvador Sobral vainqueur improbable en 2017, pour qui la musique ne pourra jamais être réduite aux feux d’artifice et aux paillettes.

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