Zachary Richard, double épice

Zachary Richard lors du festival coup de coeur francophone à Montréal. © Jean-François Leblanc/CCF

Le temps n'a pas de prise sur Zachary Richard, roc de la chanson, qui a sorti l'an dernier Gombo du nom d'un plat typique louisianais, vingt et unième disque où il ose mêler pour la première fois les langues française et anglaise. Nous l'avons rencontré lors du festival Coup de cœur francophone à Montréal pour le lancement de sa nouvelle tournée. Un ravissement de poésie, de sagesse et d'élégance. 

RFI Musique : vous avez plus de quarante ans de carrière. Qu'est-ce qui vous fait encore courir ?
Zachary Richard : Le partage. Cela a l'air prétentieux ce que je vais dire, mais j'ai découvert une espèce de mission. Parce que je pourrais rester à la maison et chanter avec probablement autant de plaisir. La musique est pour moi un exercice spirituel et pouvoir le partager avec un public devient nécessaire. Pour s'approcher du bonheur, il faut la passion de quelque chose. La mienne est de chanter. On me qualifie de prolifique, je ne calcule pas, je prends ça comme cela vient. Ce qui me fait encore monter sur scène, c'est la conviction, ou enfin plutôt l'espoir, de pouvoir donner quelque chose au public et de l'aider dans la vie. 

Et vous, l'écriture vous aide-t-elle à vivre ?
J'ai essayé d'arrêter il y quelques années, estimant que j'avais fait suffisamment de chansons dans ma carrière. Je n'ai pas tenu longtemps (rires). Il y a un conduit entre le mode physique et spirituel. Tous les artistes utilisent ça pour leur création, peu importe la forme que cela prend. Maintenant que les vannes sont ouvertes, je suis incapable de les fermer. Ce n'est pas par volonté ou désir, mais par habitude. C'est presque comme respirer. À un moment donné, il m'arrive une mélodie et une idée de texte va me sauter dans la tête et d'un coup, une chanson vient de se faire. Je suis quelqu'un de solitaire et de très chiant à vivre (rires). Donc, la musique me permet d'être plus sociable. Je me sens privilégié de pouvoir échanger avec les gens. Je reçois autant que je donne, sinon plus. 

Qu'est-ce qui vous a poussé à recourir au financement participatif pour sortir Gombo ?
C'était la seule option possible. Ou alors j'arrêtais. Les redevances à la fois artistiques et d'édition ont chuté depuis l'arrivée du streaming. Je ne pense pas que Céline Dion ait le même problème (rires). Mais pour des artistes de premier échelon comme moi, c'est plus compliqué. Après, c'est aussi une question de qualité, je voulais enregistrer comme d'habitude. Le prix des studios et le cachet des musiciens - que je respecte - n'ont, eux, pas diminué. C'était une expérience positive pour moi parce que cela m'a rapproché de mon public. À tous les niveaux, de 25 à 10 000 dollars, j'ai réfléchi à donner aux gens une contribution particulière. On a atteint 150% de notre objectif financier. 

Pourquoi seulement maintenant un album dans les deux langues ?
C'était évident d'avoir ce parti pris. J'ai passé ma vie dans un milieu francophone minoritaire et avec une certaine menace d'assimilation. Mais j'ai navigué entre les deux cultures et les deux langues facilement. Paris, Montréal, La Nouvelle-Orléans, cela a toujours été le périple de mon existence. Cette notion de francophonie, c'est quelque chose qui m'échappe. Si j'avais réfléchi davantage, j'aurais déménagé à Nashville et j'aurais fait des chansons country. Mais je suis interpellé par cette identité d'une façon que je ne résiste pas. C'est un album qui traite de ma réalité. Auparavant je triais en ghetto, c'était soit l'anglais ou le français, et je m'adressais à un public particulier. Quand on parle une langue, on exclut en quelque sorte ceux qui ne la parlent pas. Cette notion d'exclusivité m'agace. Cet album permet d'arrêter de diviser ma vie en deux. J'ai enregistré les chansons dans l'ordre de leur composition.
 
Comment est née la chanson Au bal du Bataclan avec CharlÉlie Couture ?
Je connais CharlÉlie depuis longtemps. Quand j'ai commencé à tourner en France, je vivais à Nancy. On est tous les deux des gars de l'Est, tous les deux des gars qui ont joué au Bataclan. Je l'avais croisé à quelques reprises dans le passé et j'ai toujours eu un grand respect pour lui. Il est venu en Louisiane il y a deux ans, on a beaucoup discuté et j'avais cette idée de ne pas faire une chanson-hommage à propos de cet événement terrifiant ou de décrire l'horreur. Juste parler d'une possibilité de trouver l'amour au sein d'une situation si violente. 

Parmi les autres collaborations du disque, il y a Robert Charlebois pour Catherine, Catherine...
On est des vieux copains. La chanson a été composée en 2003 à Cap-Breton pendant la canicule. Les gens tombaient comme des mouches. Avec Robert, on s'est réfugiés sur la plage, on s'ennuyait beaucoup. On a sorti nos crayons pour faire une chanson. C'était le tout début de Star Academy et de ces phénomènes-là chez nous. On l'a proposée à la production, mais elle a été refusée. Elle est donc restée dans les tiroirs. Quand j'ai fait le tri des chansons pour cet album, je suis retombé dessus et je trouvais dommage qu'elle n'existe pas. J'ai appelé Robert et il a été de suite partant. On est un peu des résistants de la chanson. 

Le mot poésie fait-il peur aujourd'hui ? 
Le rap, c'est de la poésie. C'est la force de la parole. Shakespeare disait : "Ce que nous appelons rose, sous un autre nom, sentirait aussi bon". Il y a dans la culture occidentale une puissance attachée au verbe. À travers une chanson, c'est assez commun. Mais en vers libre, comme je pratique, c'est moins évident. J'ai écrit mes premiers poèmes en même temps que mes premières chansons. Je pensais autant Jack Kerouac que Leonard Cohen à mes débuts. La poésie a, malheureusement, depuis longtemps une connotation assez ringarde. Si on prend la peine de lire Rimbaud ou Verlaine, et même si c'est un peu démodé dans la forme, ça véhicule une grande émotion. Le problème, c'est que la poésie a disparu de la rue. Maintenant cela revient grâce au slam. Prendre un livre de poésie et le lire, c'est la même chose que de prendre un CD et le regarder: il ne se passe rien. Il faut déplacer l'air, que l'émotion passe par le corps humain, la bouche, la respiration. Et surtout que l'humanité s'exprime par la parole.  

Zachary Richard Gombo (Mis) 2018

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