Des vertus féministes du coupé-décalé

Maïmouna la Rouge lors du festival Africolor 2017. © RFI/Anne-Laure Lemancel

Vendredi 24 novembre, à Bondy, en région parisienne, fut donnée, dans le cadre du festival Africolor, une conférence musicale et dansée autour de cette question : « Le coupé-décalé est-il féministe ? ». Aux manettes ? L’enjailleur en chef Soro Solo, le Dj et percussionniste Yvan Talbot et la grande prêtresse de la Booty Therapy, Maïmouna la Rouge. RFI Musique y était et vous raconte…

Le coupé-décalé est-il féministe ? L’épineuse question, d’actualité, fut posée vendredi soir dernier, 24 novembre, sur les planches de la salle Marcel Chauzy, à Bondy, dans le cadre du festival Africolor. La soirée, intitulée "Mauvais genre",  éclairait le corps féminin, objet de tous les contrôles, de tous les interdits, parfois libérés, émancipés grâce aux nouvelles danses urbaines qui enfièvrent l’Afrique. La première partie, 4 fâmes, réunissait ainsi quatre danseuses, quatre amies, entre France et Mali : dialogue des corps, des âmes, des chants. La deuxième, Coupé-Médaillé, par le Tricollectif, à haute teneur humoristique, cérémonie de "Médaillement du Président Douk Saga au rang d’Ambianceur Commandant", rappelait, entre discours ubuesques et musiques à cotillons, la mémoire du "champion des boucantiers", héros du coupé-décalé, chantre de l’ambiançage pour tous, "philosophe du corps et de l’esprit". Un mot d’ordre ? "Coupons, décalons".

 

4 Fâmes au festival Africolor 2017. © RFI/Anne-Laure Lemancel

 

Comme des griots

Troisième acte, Soro Solo, illustre animateur de France Inter (L’Afrique enchantée, L’Afrique en solo), hissé ce soir-là, au rang d’enjailleur en chef, s’empare du micro. Lunettes, veste grise trois quart, mocassins marrons, élégance sobre mais funky : celui que l’on surnomme le "vieux père" tiendra, ce soir, le rôle de "conférencier" pour résoudre la question inaugurale. Sur des bandes-son tubesques, dont l’incontournable Sagacité, lancés par le DJ et percussionniste Yvan Talbot, Solo déroule son discours.

Avec l’humour et la pédagogie qui le caractérisent, il retrace l’histoire du coupé-décalé, musique « urbaine africaine », dont les graines furent semées, pour la première fois, dans les boîtes de nuit parisiennes. Mélange de beats électro et de rythmes africains, d’influences congolaises, ivoiriennes, etc., le coupé-décalé, créé au début des années 2000 par DJ Jacob à Paris et son complice DJ Kaloudji, à Abidjan, se distingue, aux prémices, par son emprunt au "griotage", une pratique nommée ici "atalaku". À grand renfort de billets de Monopoly, Solo explique : "Selon la tradition mandingue, les DJs encensent les danseurs, vantent leurs tenues vestimentaires, clament les éloges de leurs pas de danse. En retour, les danseurs, ainsi loués, jettent des billets de banque aux DJ : on les surnomme les "distributeurs automatiques".

Une danse d’escrocs

Dans sa conférence, Solo évoque la Jet Set, cette réunion de jeunes dandys, de golden boys sapés comme jamais, aux fringues griffées, troupe de sept samouraïs, composée du boss charismatique Douk Saga, du Molare, de Jojo Gabbana, etc. Solo explique aussi la SAPE, la Société des Ambianceurs et des Personnes Elegantes, et décrypte quelques mots du vocabulaire "nouchi", ce dialecte des rude boys des rues d’Abidjan. "S’enjailler" – "faire la fête, kiffer" – provient ainsi de l’Anglais "enjoy" ; la "go",  "une fille" ; "faire le faraud", faire le "malin, le kéké" ;  Quant au "coupé-décalé", il signifie "arnaqué", puis "disparu de la circulation". Bref, une danse d’escroc !

Pour illustrer la théorie par le mouvement, la grande prêtresse de la "Booty Therapy", meneuse de la troupe Les Ambianceuses, la flamboyante Maïmouna la Rouge, remue, magistrale, du popotin, "fait sa prodada" ("fait sa starlette") sur les boucles du DJ. A chaque tableau, elle change de tenue, vermeille, merveilleuse. À Solo, qui chaloupe et se dandine, groovy, sur les samples d’Yvan Talbot, elle donne la réplique. A eux trois, ils dialoguent, dynamitent les codes de la "conférence", explorent avec verve ce style ivoirien libérateur. Dans la salle, des enfants scandent les musiques de leurs cris. Le DJ joue le sapeur, et Maïmouna embarque le public dans des chorégraphies : apprentissage du "décalé chinois" et ses moulinets de bras, du "guantanamo" et ses poignets en menottes, ou de la "grippe aviaire"  et ses tremblements irrépressibles. Les rires fusent, les corps parlent.

En coulisse, avant le spectacle, Solo, aux premières loges de l’apparition du coupé-décalé, à Abidjan, rappelle ses premières impressions : "Au début, je détestais le coupé-décalé. Je n’y voyais qu’une danse d’escrocs, de bons à rien, revenus d’Europe, pour vendre du rêve à leurs camarades, par cette fausse image de réussite, et ce consumérisme outrancier… » Et puis ? "Et puis, comme journaliste, je me suis intéressé à ce mouvement, d’une ampleur sans précédent, qui gagnait toutes les fêtes d’Abidjan. Cette génération, née dans les années 1970, peu après les indépendances, déçue par les promesses non tenues, a souffert avec violence de la crise économique dans les année 1980. Lycées, facs saturées, absence de travail : cette jeunesse sans perspective tente, tant bien que mal d’exister, de se créer une vitrine, de s’approprier un espace, de détourner les codes, par leurs griffes vestimentaires et leurs excentricités… Et puis, le coupé-décalé a commencé à chroniquer la société, à raconter la guerre, à parler des ravages du sida, etc."

Fessiers libérés

Et la femme dans tout ça ? Pour Solo, la réponse s’avance, claire : "Les femmes se sont aussi emparé du genre. Elles ont affirmé leur féminité, en se référant à nos traditions, c’est à dire aux danses de fessiers. Loin de ce qu’impliquent les préjugés judéo-chrétiens des sociétés occidentales, ces mouvements ne sauraient être à caractère pornographique, érotique ou lubrique. Ce sont des danses de rituel, de transe, qui participent à la thérapie de certains maux psychiatriques. Elles n’incitent pas à l’acte sexuel mais signifient au contraire, "j’existe, et tu n’as rien à m’imposer". » Sur scène, MaÏmouna la Rouge donne l’exemple, fière et superbe. Et puis, elle appelle les femmes du public à venir la rejoindre. Dans la salle Marcel Chauzy, ce soir-là, une nuée de fessiers, de boules, de popotins, une tribu de c… s’agitent, chacun avec son tempérament, toujours avec jubilation. À la question initiale, "le coupé-décalé est-il féministe ?", chaque séant, tout sourire, répond d’un grand "oui !"

■ Retrouvez toute la programmation d’Africolor ici