Chinese Man, groove vagabond

Chinese Man. © Leo Berne

En une bonne décennie, ces trois garçons à l'humour développé, ont imposé un groove fait de samples piochés aux quatre coins du globe. Alors qu’ils publient un deuxième album à l’esprit zen, Shikantaza, les Chinese Man affichent déjà une carrière prolifique. Retour sur le parcours de ces artisans du groove, qui se confondent désormais avec le label indépendant qui porte leur nom.

Il faut le dire de suite, il n’y a pas beaucoup de prises de tête chez les Chinese Man. Lorsqu’on les rencontre en ce milieu du mois de février, High Ku, Sly et Zé Mateo affichent une décontraction qui colle bien à leur musique. "Il y a souvent ce cliché de l’artiste qui doit souffrir, qu’on retrouve chez beaucoup de chanteurs de variété française. Nous, ce n’est pas du tout cette école", confie High Ku, l’un des deux DJs. "Ce qui ne veut pas dire que c’est toujours facile. Mais on n’a pas besoin de se faire du mal", nuance le beatmaker Sly.

Faire de la bonne musique en s’amusant, c’est en suivant ce programme simple que les Chinese Man ont cheminé jusqu’ici. Lancés dans des "soirées entre potes" où ils passaient des disques, ils ont largement bénéficié de l’explosion d’Internet et du retour du vinyle. Depuis plus de dix ans, ils accrochent les oreilles avec un mélange de hip hop, de dub et d’électro. À la faveur d’une publicité pour une marque de voiture allemande, le son de "l’Homme Chinois" est entré dans les foyers grâce au titre I’ve Got That Tune, cependant qu’un public plus pointu s’en était déjà emparé.

Un grand Orient rêvé

L’imaginaire des films de kung-fu et de samouraïs entoure les trois copains qui se cachent volontiers derrière des personnages délirants. "Le Chinese Man existe parce que les gens le veulent bien, éclaire Zé Mateo, à propos de son collectif. Si on n’y mettait pas d’autodérision, ça n’irait pas. Cela permet aussi de prendre du recul. Quand c’est un bon morceau, c’est nous qui l’avons fait, quand c’est un mauvais, c’est la faute du Chinese Man." Pour ce deuxième album, ils ont emprunté le titre Shikantaza au "bouddhisme zen soto". En japonais, le mot veut dire "être assis sans rien faire", ce qui va très bien à seize morceaux qui s’écoutent comme on regarderait un bon film de Tarantino.

À l’inverse de leurs Groove Sessions, ces compilations qui ont alimenté le bouche-à-oreille, et de l’essentiel des huit disques parus en dix ans, les albums du Chinese Man sont pensés comme des histoires à part entière. "On a pas mal voyagé ces dernières années. On a rencontré beaucoup d’artistes. L’écoute se fait aussi dans ce voyage, explique Zé Mateo. Quand tu mélanges des instruments indiens avec un motif électronique, ça donne forcément du mouvement." Des samples piochés au cœur d’une vieille collection de vinyles "trouvée dans la cave d’un cousin qui avait acheté un appartement" ont servi de base cette fois-ci, une base à laquelle se sont ajoutés des instruments enregistrés en Inde.

Les gars originaires d’Aix-en-Provence, qui se sont établis à Marseille, ont désormais constitué un réseau de proches qui leur mettent des disques de côté. D’ailleurs, Chinese Man a plutôt samplé des musiques venues des quatre coins du globe, et pas forcément d’Asie. "On nous parle souvent de musique asiatique, mais on n’a pas fait plus de cinq morceaux avec des samples venus de Chine ou du Japon", constate High Ku.

Le collectif détourne cette mythologie d’un grand Orient rêvé en utilisant des vinyles de rock psychédélique et des voix de la scène hip hop indépendante. Le seul nom connu au casting de Shikantaza est le cinéaste franco-chilien Alejandro Jodorowski, qui pose ses élucubrations sur Maläd.

Un label indépendant

Préférant les gens de l’ombre "qui te parlent de musique avant tout" à des gros MC du rap américain aux collaborations hors de prix, les trois comparses laissent plutôt parler leurs platines. Dans leurs concerts aux antipodes de l’ambiance zen de leurs disques, ils explosent les compteurs de basses et partagent la scène avec des invités plus ou moins permanents.

Illustrant leurs instrumentaux des projections vidéo, ils laissent alors largement la place au travail de Fred et Annabelle, deux vidéastes qui imaginent leurs clips en 3D, mais aussi au tchatcheur Taiwan MC, devenu au fil du temps un membre quasi permanent de leur caravane.

Pas franchement un hasard que Taiwan MC ait sorti son disque en fin d’année dernière sur le label Chinese Man records, avec lequel le groupe se confond désormais. Cette petite structure indépendante installée à Marseille, dans le quartier de La Plaine, met en orbite le groupe. Une maison de disques comme une autre, celle qui compte dans ses rangs le groupe festif aux moustaches retroussées Deluxe, ou les DJs de Scratch Bandits Crew ? "C’est une histoire de potes, avec des relations humaines très fortes. Ceux qui ont signé sur Chinese Man Records, on les connaissait déjà depuis longtemps, ils ont eu d’autres projets avant. Car on n’est pas un label comme un autre. On responsabilise les gens avec lesquels on travaille, parce qu’il n’y a pas 12 000 personnes dans l’équipe. On ne fait pas tout à leur place, il faut qu’ils soient moteurs de leurs propres projets", conclut High Ku. Chinese Man ou toute une vision du "fait maison". 

Chinese Man Shikantaza (Chinese Man Records) 2017

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