Électropicales 2017, l’électro créole

Le duo Il est Vilaine, electropicales 2017 © A.-L.Lemancel

Du 15 au 20 mai, se déroulaient à La Réunion, les Électropicales, un festival qui célèbre joyeusement et tous azimuts, des courants électro hétéroclites avec une prédilection pour les beats chaloupés-ensoleillés, ainsi qu’une large place accordée à l’électro péi. Reportage à la Cité des Arts de Saint-Denis.

"L’électro se joue des frontières ! Ce genre, plus qu’aucun autre, permet le décloisonnement entre les styles : un espace, au sein duquel les compositeurs conservent toute liberté ! Anthropophage, cet art absorbe tout, se nourrit des voyages, des chocs, des fusions avec la multitude d’autres sons" : entre deux platines, la jeune programmatrice des Électropicales, à Saint-Denis de La Réunion, Aurélie Zémire, ne mâche pas son enthousiasme pour ce style, qu’elle côtoie sur l’île depuis une poignée d’années.

Né il y a quasiment dix ans, le festival des Électropicales – à l’origine LA soirée branchée du club de rugby le XV dionysien, qui voulait servir une autre cause que celle du "calendrier à poil" –, s’incline dangereusement du côté chaloupé de la force, colle à la face solaire des samples, épouse les déhanchés ternaires, ondule et module sur des saveurs caliente. "Une électro des pays du Sud !", résume le chef d’orchestre et instigateur de l’événement, Thomas Bordese. Du Sud, mais pas que…

Walter Klozet et Arno Bazin ©Anne-Laure Lemancel

Aux Électropicales, se confrontent et se croisent des lignes disparates, des couleurs bigarrées, de la techno au kuduro, de l’Afrique au Portugal, de l’Amérique du Sud à Cape Town, honorée à travers une carte blanche, océan Indien oblige. Bref… Se déclinent ici des vibrations hétéroclites du courant électro, le tout mêlé comme dans "un bon cari* !", métaphorise Aurélie.

Le son frais et mature de Simon VLN

Rendez-vous le vendredi 19 mai. Dès l’entrée de la Cité des Arts, complexe culturel flambant neuf, le Kombi Sound System donne le "la". Juché au sommet d’un combi Volkswagen, le duo Walter Klozet et Arno Bazin, exhume des ségas, des maloyas du temps lontan, balance des sons façon "bal la poussière" aux échappées futuristes…

La salle du Banyan, elle, dotée de murs d’enceinte recevait les vibes boostées des sound systems. Le Club (salle du Fanal) résonnait sous les mix des stars : les samples acides, de métal et de rage, aux envolées tribales de DJ Rag, du collectif parisien, militant pour la cause lesbienne, Barbi(e)Turix ; la techno potache de bikers, second degré et funky, du duo Il est Vilaine ; ou encore les boucles ténébreuses et abyssales de l’un des mastodontes du genre, The Hacker.

Sur la scène Le Fanal, s’est aussi dévoilé au public, un jeune poussin, tout juste sorti de l’œuf : le Mauricien Simon Vln, 17 ans, à quinze jours du bac, balance du gros son, qu’il qualifie lui-même d’"Indie Dance", parée d’une multitude de pigments – des influences du Moyen-Orient (Arabic House, Disco Halal), de la modular house, et même quelques incursions africaines… Un son à la fois fresh et mature, qui laisse augurer du meilleur, quant à l’électro concoctée sur l’île sœur.

L’électro péi

Et, bien sûr, il y avait, ce soir là, quelques dignes représentants, de l’électro péi, made in Réunion : une scène en pleine explosion si l’on en croit les signatures récentes sur des labels incontournables, de Loya (sur Mawimbi), ou Labelle (sur InFiné). Ainsi, dans le Fanal, Madamaude (au nom emprunté à une célèbre et gouailleuse chroniqueuse de la pittoresque Radio Freedom), a délivré son électro fluo, flashy, sa techno "champagne".

Surtout, la toute nouvelle scène Afropicales (Salle Palaxa) accueillait BoogzBrown, aka Boogie, maître ès-street art, peintre et graffeur, qui manie les samples avec autant de dextérité que la bombe ou le pinceau. Avec la stature et la sagesse d’un Bouddha, il libère une musique aux vertus chamaniques, des sons d’esthète, savamment posés, et emmêlés : durant son set, ses propres compositions, sculptées en majorité à partir de vieilles banques de sons du Mozambique ou de La Réunion, côtoient du kuduro, de l’afrobeat, de l’afro house, de l’azonto du Ghana, du moombahton (la version électro du reggaeton), etc. Membre du très dynamique crew de DJ So Watt, BoogzBrown a vu l’évolution de cette scène électro insulaire : "Au début, c’était un mouvement underground : on jouait chez des gens, sur la plage, à l’arrache..."

Simon VLN ©Anne-Laure Lemancel

Aux fondements de ce courant, se trouve d’ailleurs Psychorigide, l’un des pionniers de cette électro péi, qui enchaîne, après Boogie sur la scène Afropicales. Lui revendique ainsi son style : "Je fais du son La Kour (2), du Moufia Basse" (Le Moufia désigne un quartier de Saint-Denis, ndlr).

Biberonné aux musiques urbaines (hip hop, etc.), né du punk, il tombe dans la marmite électro, il y a une petite dizaine d’années, pour les horizons vierges exaltants qu’ouvrent les samples. "Chacun fait sa cuisine, son rougail", sourit-il. Dans ses sons gourmands, son EDM (pour Electro Dance Music), Psychorigide ajoute des épices malbar(3), afro house, jamaïcaines ou baile funk. Efficace !

Techno et maloya

Boogie et Psychorigide se montrent, ce soir-là, à l’image de cette électro réunionnaise décomplexée et joyeuse. Sur ce courant, le témoin privilégié qu’est Thomas Bordese lance ses hypothèses : "La Réunion n’a aucun problème avec le métissage. Les artistes croisent donc les genres avec une aisance naturelle. Et puis, comme le soulignait Labelle, il existe des connexions, par exemple, entre la techno et le maloya : ce sont deux musiques revendicatives, deux musiques de transe, et deux musiques qui furent interdites".

Labelle, justement, la figure de proue de ce mouvement, assiste d’oreille ferme, aux shows de ses collègues, Boogie et Psychorigide. Il commente : "Ici, à La Réunion, nous avons une approche très créole : nous bricolons, nous combinons, nous superposons des éléments, par-delà les barrières stylistiques."

Une année encore, les Électropicales  ont ainsi su révéler de bienheureuses hybridations : une électro qui sort des sentiers battus, pour exploser en 1000 sons voyageurs !

(1) Plat typique de La Réunion, à base de riz
(2) du son des quartiers
(3) Indienne

Site officiel des Electropicales
Page Facebook des Electropicales