Emel Mathlouthi, de retour en Tunisie

Emel Mathlouthi au Festival international de Carthage. © Perrine Massy

Après cinq ans d’absence, la chanteuse tunisienne Emel Mathlouthi a fait son grand retour en Tunisie dans le cadre du 53e Festival international de Carthage. Annulé puis reprogrammé, ce concert était pour celle qui est souvent étiquetée "voix de la révolution", l’occasion de montrer que sa musique a évolué, et de faire découvrir son deuxième album, Ensen.

Pour son retour en Tunisie, à l’occasion de la 53ème édition du Festival international de Carthage, Emel Mathlouthi n’est pas venue seule. Ce samedi 12 août, ils sont plus de vingt musiciens à l’accompagner sur la scène du théâtre romain. Parmi eux, un orchestre symphonique français et un ensemble de percussions traditionnelles tunisien pour un spectacle que la chanteuse et auteur-compositrice a voulu "inédit".

Cela faisait cinq ans qu’Emel Mathlouthi n’avait pas joué dans son pays. Célèbre pour avoir chanté Kelmti horra ma parole est libre ») pendant la révolution, la jeune femme de 35 ans vient de sortir son deuxième album, Ensen, et veut montrer au public tunisien que "[son] projet musical a évolué". "C’est important pour moi d’être reconnue ici", confiait-elle trois jours plus tôt lors d’une répétition.

Un retour mouvementé

Ce concert à Carthage a pourtant failli ne pas avoir lieu. Fin mai, la direction du festival avait informé Emel Mathlouthi de son annulation, évoquant des  "contraintes budgétaires", alors que la préparation du spectacle était déjà bien engagée. Très en colère, l’artiste avait alors dit être victime de "boycott", déclarant que la liberté d’expression en Tunisie était "revenue au niveau de ce qu’elle était avant la révolution". Deux semaines plus tard, le spectacle avait fini par être reprogrammé.

Aujourd’hui, la chanteuse ne sait toujours  "pas exactement ce qui s’est passé", et si cet épisode relevait de choix politiques ou d’un problème d’organisation. "Je pense que c’est un peu des deux", tempère-t-elle.

Finalement, c’est sans encombre qu’Emel Mathlouthi et ses musiciens ont joué le 12 août sur la scène du théâtre antique de Carthage, alternant les morceaux de son premier album (Kelmti Horra, sorti en 2012) et ceux de son deuxième opus, Ensen, avec son titre phare, l’éclatant Ensen Dhaif, ou encore Thamlaton, aux rythmes envoûtants.

Inspirations traditionnelles et sonorités électroniques

Sorti en février, ce dernier album, bien plus expérimental que le précédent, a été largement salué par la critique. Avec ses sonorités électroniques, il fait la part belle aux percussions, qui viennent appuyer la voix aux accents parfois lyriques d’Emel Mathlouthi, dans des rythmes inspirés de la musique stambali traditionnelle.

Le public exulte lorsque, sur scène, habillée d’une imposante robe blanche, la chanteuse danse, presque en transe, au rythme des bendirs. Derrière elle, des images se succèdent sur un grand écran : maisons en ruines pour Kaddesh, dédié aux réfugiés syriens ; automates mélancoliques sur Dhalem ("Tyran").

Il a fallu attendre la fin du spectacle pour entendre l’incontournable Kelmti Horra, chanson qui a valu à Emel Mathlouthi d’être souvent qualifiée de "voix de la révolution tunisienne". Cette étiquette, si elle lui vaut l’admiration de beaucoup de ses compatriotes, provoque aussi des réactions agacées et des commentaires railleurs en Tunisie. Mais Emel Mathlouthi s’accommode des passions contradictoires qu’elle déchaîne dans son pays : "C’est tant mieux parce qu’il n’y a pas de tiédeur dans ma musique non plus. Ma musique est extrêmement passionnée, extrêmement intense, donc c’est normal".

"Je crois que les Tunisiens ont besoin de savoir ce que je fais d’autre."

Aujourd’hui, si elle reste attachée à Kelmti Horra, Emel Mathlouthi aimerait passer à autre chose. "C’est vrai que ce n’est qu’à la révolution que mon travail a été connu, et c’est un honneur pour moi d’être associée à cet événement historique, raconte-t-elle. En même temps je crois que les Tunisiens ont besoin de savoir ce que je fais d’autre."

Et le pari semble réussi, si l’on en croit les réactions du public venu assister à son concert à Carthage. "J’étais venu pour Kelmti Horra et j’ai découvert beaucoup d’autres choses. C’est très original, très différent de ce qu’on entend habituellement", s’enthousiasme Hechmi, un jeune homme d’une trentaine d’années, à l’issue des deux heures de concert. "C’était très beau, il y avait beaucoup d’émotion. J’espère qu’elle reviendra plus souvent en concert en Tunisie", s’exclame Meriem, une étudiante de 24 ans.

Après Tunis, Emel Mathlouthi est attendue pour des concerts en France, en Allemagne, en Suisse, en Autriche et au Canada. Elle a également commencé à travailler sur son troisième album. "J’ai déjà enregistré douze titres depuis l’été dernier, confie-t-elle. Ça m’intéresse beaucoup moins maintenant de travailler sur les percussions ou les instruments, j’ai vraiment envie de me concentrer sur ma voix, de créer des sons à partir de ma voix." D’ici là, c’est promis : elle reviendra vite en Tunisie.

Emel Mathlouthi Ensen (Partisan Records) 2017

Site officiel d’Emel Mathlouthi
Page Facebook d’Emel Mathlouthi