Yan Wagner, une histoire de voix, de glace et de feu

Yan Wagner. © Marco Do Santos

En 2012, les oreilles averties avaient été alertées par une voix grave qui, accompagnée de boîtes à rythmes sèches et de synthétiseurs glacés, faisait revivre avec brio les années 1980 de Joy Division et de Marc Seberg. C’étaient les premiers pas de Yan Wagner. Aujourd’hui, son second album, This Never Happened, réchauffe l’électro. Attention : tube, avec No Love

Vu de loin, le dessin de couverture est une œuvre abstraite, géométrique : rectangles noirs sur fond blanc, séparés par de fines lignes noires. L’image s’apparente à une pochette de l’emblématique label mancunien Factory qui a édité New Order, The Durutti Column et les Happy Mondays.

Vue de près, la pochette de This Never Happened ("Ceci n’est jamais arrivé") révèle sa vérité : ce sont les colonnes d’un quotidien, soigneusement noircies par une censure attentive. "L’idée était de reproduire l’incertitude d’aujourd’hui face à l’information, à ce surarchivage qui empêche de démêler le vrai du faux, précise Yan Wagner. En même temps, le titre de l’album le souligne. Mais c’est aussi quelque chose d’un peu malicieux : un magicien capable de faire disparaître les objets…"

This Never Happened peut surprendre celui qui a apprécié Forty Eight Hours, le premier album de Yan Wagner, en 2012 : ce bel essai était en effet très sombre. On sentait avec délices le retour d’albums comme celui de Charles De Goal, Double face, en 1986, ou, en 1983, celui de Marc Seberg, 83.

Sur des arrangements électros rock glacés, la superbe voix ténébreuse de Yan évoquait de près Ian Curtis et Joy Division. "J’étais plus sensible, à l’époque, à New Order qu’à Joy Division, souligne Yan. L’electroclash m’avait parlé… Quant à ma voix, elle va naturellement vers les graves. J’aime les voix graves : Michel Piccoli, Jean-Pierre Marielle, Nick Cave, Scott Walker…"

Éclairé par l’espiègle SlamDunk Cha-Cha, évident hommage à Bowie-1983, l’album d’aujourd’hui, toujours électro, prend une direction différente : "J’ai voulu placer ma voix plus au centre, souligne Yan. Privilégier les chansons, les arrangements. Aller vers quelque chose de plus chaud, de plus souple, qui corresponde mieux à ma réalité. Insuffler des éléments qui ‘suent’ un peu plus…"

Mission accomplie avec le somptueux No Love, ses ruptures de rythme et sa voix de crooner nerveux. Ou encore avec la réécriture de It Was a Very Good Year, d’Ervin Drake et Frank Sinatra… "C’était drôle, dans ce morceau, sourit Wagner, de prendre le contrepied de mon âge en chantant l’automne de ma vie…"

Artiste autodidacte

Yan Wagner est né le 8 juin 1983 à Paris : ce n’est pas tous les jours qu’un artiste n’a besoin d’aucun pseudo pour disposer d’un nom qui claque… Comme dans les flamboyantes années 1930, son père est un peintre américain (plus précisément californien) qui a choisi de vivre à Paris. Sa mère, française, est orthophoniste. L’atmosphère musicale à la maison n’est pas très chanson française : Bach et Wagner (Richard…) pour le père, Bowie et Springsteen (Bruce) pour la mère. Les influences décisives s’exerçant sur le petit Yan proviennent de son frère aîné : rap américain et techno.

Le déclic déterminant pour l’avenir de Yan survient en 1997 : un concert des Chemical Brothers au Bataclan. "Ma mère me l’a offert pour mes quatorze ans, se souvient-il. Je me suis dit que c’était ça que je voulais faire. Avant, je n’avais pas de pratique musicale du tout. J’ai économisé et, à quinze ans, je me suis acheté mon premier synthé, un Yamaha. Puis un séquenceur, puis un sampler… J’ai appris le piano et les claviers en autodidacte." Yan enregistre des cassettes, tout seul, "puis avec des potes. Notre inspiration était funk groove : c’était l’époque de Jamiroquai. Je restais aux claviers, car je n’osais pas chanter." Dommage.

Après son bac littéraire, Wagner se dirige vers une maîtrise d’histoire culturelle contemporaine, dans le sillage de Pascal Ory. Il commence une thèse sur "l’émergence d’une forme de loisir contemporain : les discothèques" en 2008. Astucieux puisque, entretemps, il a commencé à faire bouger les platines dans lesdites discothèques et à donner des concerts… Cette thèse lui permettra d’aller faire des recherches de terrain à New York pendant un an. Et de pratiquer : "J’ai amené mes synthés et pu faire un concert par semaine à Brooklyn ou dans le Queens de mai à août 2009…" Ah, la vie d’artiste chercheur…

Yan poste en 2010 sur MySpace son premier morceau officiel, Recession Song – de l’électro minimaliste et ironique. Une bonne carte de visite. À l’occasion d’un remix pour l’hommage Jacno Future, Yan Wagner croise Étienne Daho. Bientôt, ils composent un duo, The Only One, qui sera au cœur du premier album de Yan, en 2012. Et c’est en septembre 2017 que sort le second, This Never Happened.

Grand, beau gosse, chaleureux, Yan Wagner coïncide plus avec cet album qu’avec le premier, froid et sombre, mais dont la force hypnotique avait déjà su capter nombre d’oreilles. À 16h00, il doit nous quitter : son fils vient de faire sa rentrée en maternelle. Un Franco-Américain comme les autres, il nous l’a dit.

Yan Wagner This Never Happened (Her Majesty’s Ship/ PIAS) 2017

Page Facebook de Yan Wagner