Nakhane, entre souffrance et liberté

Nakhane. © Tarryn Hatchett

À son arc, Nakhane dispose de multiples cordes qui ont contribué à sa notoriété montante : l’artiste sud-africain multicarte ne craint pas de s’attaquer à des sujets tabous pour faire sauter des verrous. Musicien, comédien, romancier, il évolue dans un univers loin des stéréotypes qui prévalent sur son continent. Installé depuis peu à Londres et découvert sur scène en France aux Transmusicales de Rennes en décembre dernier, cet héritier de David Bowie fait ses débuts sur la scène internationale avec son deuxième album You Will Not Die.

Les influences se cachent parfois dans les détails. À la toute fin du livret de son nouveau CD, Nakhane a glissé deux phrases. D’abord en anglais, puis en xhosa "parce qu’on parle aux ancêtres dans sa langue maternelle", il dédie l’album à sa grand-mère.

Le chanteur-acteur sud-africain, au cœur de la tempête suscitée chez lui par le film Les Initiés qui fait écho à son homosexualité assumée, doit beaucoup, sur le plan personnel, à cette aïeule bienveillante : "Elle n’a pas joué un rôle dans ma carrière artistique, bien qu’elle m’ait toujours encouragée et qu’elle ait toujours été fière de moi. Mais elle m’a ouvert les yeux sur la possibilité d’être libre. Sur la possibilité de mener la vie qui me convient, pas une vie dans la honte, la culpabilité."

Pour cet artiste, "né quand l’apartheid était sur le point de prendre fin" et qui appartient à la première génération d’enfants scolarisée dans des écoles multiraciales, le combat pour la liberté existe encore au pays de Nelson Mandela, du moins dans sa dimension "personnelle et privée", sinon politique.

Quand il s’est fait connaitre auprès de ses compatriotes en 2013 avec son premier album Brave Confusion, "plus acoustique alors que celui-ci est plus électronique", Nakhane avait ajouté à son prénom un patronyme inattendu : Touré, en référence au chanteur et guitariste malien Ali Farka Touré. "C’était mon héros. Il était génial. J’aimais sa musique, son histoire. Je voulais lui rendre une forme d’hommage, que ce soit de la part d’un autre Africain. J’avais entendu dire que Bob Dylan s’était inspiré du nom de Dylan Thomas (poète gallois du 20e siècle, NDR). Cette idée de regarder vers un autre artiste me plaisait et Ali Farka Touré me semblait être celui avec qui je pouvais établir une connexion", explique-t-il.

Aujourd’hui, il a abandonné sa référence. Ce natif de la petite ville d’Alice située dans la province du Cap-Orientale, qui a grandi ensuite à Port Elizabeth après avoir été adopté par sa tante – et avoir déjà changé de nom –, a trouvé son identité. Devenu également entretemps romancier, auteur de Piggy Boy’s Blues, il explique avec une certitude déconcertante qu’il a "toujours su" qu’il en serait là où il en est : "Je ne savais pas comment, ni combien de temps ça prendrait, mais cela n’a jamais fait aucun doute. Dès l’âge de quatre ou cinq ans, j’étais passionné par la musique et l’art en général."

La première émotion musicale ? "Cinquante personnes dans une pièce, en train de chanter", se souvient-il. Ces chorales où ses tantes l’emmenaient ont laissé des traces, même s’il lui arrivait de s’endormir sur place, malgré le volume sonore ! "C’est pour cela qu’il y a autant de voix dans mon album", précise Nakhane, comme pour mieux souligner l’enracinement sud-africain de sa musique, souvent située par rapport à d’autres bornes artistiques : David Bowie, Marvin Gaye, Antony & The Johnsons.

À l’école, il apprend d’abord le trombone. Puis travaille dans un magasin de disques dans la banlieue de Johannesburg, après avoir arrêté ses études littéraires à l’université au bout d’un an. La nécessité d’écrire sa propre musique se fait si évidente qu’il achète une guitare, "parce que tu peux l’apporter partout et jouer partout, c’est pratique". Il s’inscrit à des cours, "pas pour devenir Jimi Hendrix mais pour être capable de m’exprimer", et arrête après deux mois, jugeant son bagage suffisant pour "commencer son voyage vers le premier album", alors qu’il a à peine vingt ans.

Assouvir ce sentiment d’urgence n’est pas que plaisir : "Tu écris parce qu’il le faut. Tu n’écris pas parce que tu le veux. Tu écris parce que tu ne peux rien fait d’autre. La plupart du temps, tu ne te sens pas bien, tu te dis que tu n’es pas assez bon". S’il concède que la métaphore est "théâtrale", cette activité d’écriture s’apparente pour lui à "s’offrir en sacrifice" car "de chaque chanson, de chaque histoire s’écoule ton sang".

Pour concevoir son nouvel album You Will Not Die, il a remis maintes fois les chansons sur le métier. Afin "d’atteindre un niveau d’excellence qui était le plus élevé que je puisse avoir à ce moment-là", justifie-t-il, tant pour les textes, les musiques qu’en termes de réalisation. Mener de front son projet de roman s’est avéré par moment bienvenu, car les deux exercices font appel à des techniques qui peuvent être utiles l’une à l’autre. Même si, assure Nakhane, "en fin du compte, c’est l’histoire qui te dit comment elle doit être racontée".

Nakhane You Will Not Die (Kimhab Trading / BMG) 2018
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