Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte

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Jimmy Scott, une voix d’ange...

En juillet 2016, le Montreux Jazz Festival en Suisse présentait en avant-première, et en présence de Quincy Jones, le film I go back home consacré à la dernière séance d’enregistrement d’un frêle octogénaire du nom de Jimmy Scott. Fatigué par la maladie et des décennies de lutte acharnée pour conserver son statut d’artiste, Jimmy Scott recevait enfin la reconnaissance unanime de ses amis et admirateurs, venus nombreux en studio, pour lui offrir le plaisir simple de chanter ses airs préférés. Ainsi, la chanteuse Dee Dee Bridgewater, le pianiste Kenny Barron, l’acteur Joe Pesci ou l’harmoniciste Grégoire Maret lui firent la surprise de se tenir à ses côtés pour des duos improvisés, mais pour bien comprendre l’importance patrimoniale d’un tel événement, il faut remonter au début du XXème siècle à Cleveland dans l’Ohio.

Quand Jimmy Scott voit le jour le 17 juillet 1925, Louis Armstrong vient tout juste de débuter sa carrière, Ray Charles et James Brown ne sont pas nés, et le jazz vit ses premières heures. En dehors des cantiques d’église, le petit James Victor Scott ne baigne donc pas dans un univers musical très riche et varié. Il va pourtant s’initier au chant en suivant sa maman, chaque dimanche, à la messe. Sa voix d’enfant est un ravissement pour les ouailles de la paroisse locale. À 12 ans, on lui reconnaît un vrai talent d’interprète et son entourage l’imagine déjà monter sur les scènes de la région, mais plusieurs drames vont stopper net l’ascension de ce gamin prometteur. 

En 1938, la mère de Jimmy Scott meurt dans un accident de la route provoqué par un chauffard totalement ivre. Son père, coureur de jupons et alcoolique notoire, l'abandonne avec ses frères et ses sœurs. Il n’a que 13 ans. Quelques mois plus tard, Jimmy Scott est atteint du syndrome de Kallman, une maladie qui interrompt sa croissance et figera, à jamais, son développement au stade de l’enfance. Sa voix restera celle de ses 13 ans. Cette particularité vocale va finalement devenir un atout pour celui qu’on appelle désormais « Little Jimmy Scott ». Sa jolie voix d’ange va susciter la curiosité d’un producteur, Herman Lubinsky, président de Savoy Records, qui lui propose un contrat d’exclusivité que le jeune chanteur signe les yeux fermés.
 

Jimmy Scott sur scène à La Haye, en 1999. © Getty images/Frans Schellekens/Redferns

 
Très enthousiaste, peut-être trop, Jimmy Scott comprend, un peu tardivement, qu’il vient de se jeter dans la gueule du loup. Herman Lubinsky, producteur véreux, se servira du talent de Jimmy Scott pour gagner beaucoup d’argent et développer son label sans trop se soucier du devenir et du bien-être de sa jeune recrue. Résultat, Jimmy Scott, artiste exclusif du label Savoy, ne pourra plus enregistrer pour d’autres firmes discographiques et tombera progressivement dans les oubliettes de l’histoire.        
 
30 ans plus tard, alors que Jimmy Scott survit en tant qu’aide-soignant dans un hôpital de Cleveland, une requête plutôt inattendue lui parvient de la famille du compositeur Doc Pomus. Ce célèbre bluesman vit ses dernières heures et l’un de ses ultimes désirs serait d’entendre résonner la voix d’ange de Jimmy Scott à ses funérailles. Nous sommes le 14 mars 1991, Jimmy Scott interprète Someone to watch over me et entre à nouveau dans la lumière. À l’issue de cette prestation, particulièrement révérencieuse à l’égard du regretté Doc Pomus, Jimmy Scott reçoit une offre de Warner qui renégocie l’ancien contrat avec Savoy, et lui propose d’enregistrer cinq nouveaux albums. En quelques semaines, la voix lumineuse de Jimmy Scott scintille sur les ondes et le frisson intact fait chavirer le cœur de milliers d’admirateurs. Jimmy Scott est de retour, il a alors 65 ans !
 

Jimmy Scott sur scène au Jazz Café, à Londres, en 2000. © Robin Little/Redferns/Getty Images

 
Heureux et fier d’être à nouveau dans le feu des projecteurs, Jimmy Scott acceptera enfin de narrer son histoire, ses revers, ses doutes, ses espoirs, et son actualité de jeune sexagénaire fringant. Aujourd’hui encore, et bien que Jimmy Scott ne soit plus de ce monde, réécouter sa voix nous rend mélancolique. Qu’y avait-il donc dans cette tessiture vocale pour que l’émotion nous submerge ainsi ? La parution de la bande originale du film I go back home (River Records) livrera peut-être le secret de cette énigme historique...
 
 
Site officiel de Jimmy Scott