Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte

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Memphis, au cœur de la Soul-Music

Entrée du Musée Stax à Memphis. © RFI/Joe Farmer

À Memphis, le label Stax Records est une institution. Quand Motown, au nord des États-Unis, façonnait une culture pop destinée à un public jeune et multicolore, Stax, au sud, maintenait la rugosité de la Soul originelle. En ce temps-là, les Noirs étaient des citoyens de seconde classe, et n’avaient que très rarement droit à la parole. La ségrégation raciale était la triste réalité du quotidien et l’espace d’expression n’était réservé qu’aux Américains blancs dans une société sudiste, alors régie par les lois dites "Jim Crow". Au milieu de ce terrible face-à-face existentiel, une oasis de fraternité résistait aux intimidations et aux humiliations. Les Studios Stax accueillaient, en effet, des musiciens de toutes origines. La couleur de peau importait guère. Seule, la qualité des instrumentistes dictait les choix artistiques de cette maison de disques rebelle.

Tim Sampson, actuel directeur de la Communication de la Fondation "Soulsville" défend ardemment l’authenticité d’une époque, d’une région, de personnalités confrontées jadis au défi de l’entente cordiale. A travers le musée Stax qu’il chérit, il entend préserver le message de ses aînés, et démontrer que l’histoire ne ment pas. Il est aussi un acteur essentiel de la Stax Academy. Bien qu’il œuvre, dit-il, dans les coulisses, Tim Sampson soutient cette jeune organisation à but non lucratif qui accompagne le devenir d’adolescents, en profonde difficulté sociale, à travers l’enseignement de la musique, du chant et de la danse. Toujours aujourd’hui, le risque de voir de jeunes Afro-Américains basculer dans la drogue, la délinquance, le banditisme, est grand. La fracture entre Blancs et Noirs n’a pas disparu, et l’exercice d’un art permet parfois d’éviter un destin misérable dans la rue. Cette philosophie bienveillante ne date pas d’hier. L’intention première des créateurs de Stax était justement d’échapper aux affres d’un contexte effroyablement pesant en célébrant l’égalité et la justice en musique.

 

Tim Sampson devant le musée Stax à Memphis. © RFI/Joe Farmer

 

 

Le célèbre chanteur, compositeur et producteur, David Porter, fut l’un des artisans du son Stax. Avec Isaac Hayes, entre autres, il a façonné un répertoire dont il fallait savoir décrypter le sens. Sans le dire, il distillait des messages d’unité dans les enregistrements auxquels il prit part. Aujourd’hui, à 76 ans, il continue de soutenir la jeune génération dont il pressent l’esprit frondeur. A la tête de "Made in Memphis Entertainment", sa toute nouvelle société de production, il envisage de dessiner les contours d’un paysage musical, respectueux des idéaux imprimés par Stax Records, mais ancré dans le présent. Il perpétue ainsi une tradition culturelle d’échange et de partage qu’il appelait de ses vœux, il y a déjà plus de 50 ans. Ses mots sages et vigilants sont précieux car ce fringant soulman est un homme discret, et ne se livre que très rarement devant un micro. Il a cependant conscience du patrimoine qu’il porte en lui, depuis un demi-siècle, et sait que son témoignage peut inspirer.

 

David Porter dans l’un des studios de "Made in Memphis Entertainment". © RFI/Joe Farmer

 

 

Stax est, en effet, un cas unique dans l’industrie du disque au cœur des années 60. Si, dans les rues de Memphis, il valait mieux ne pas montrer sa sympathie pour le combat des Noirs, à l’intérieur des studios, la camaraderie l’emportait. L’assassinat de Martin Luther King, le 4 avril 1968, fut un drame pour tous les partisans de l’égalité raciale. Chez Stax, la concorde résista mais l’ambiance devint subitement plus oppressante pour cette communauté d’amis, frappée de plein fouet par l’onde de choc d’un tel événement. Robert Gordon, auteur et documentariste, n’avait que 7 ans lorsque cette tragédie a modifié le cours de l’histoire. Depuis, il n’a cessé de conter l’épopée vertigineuse de sa ville, Memphis, dans ses ouvrages et ses films, et veut croire au bénéfice durable d’un mouvement initié, il y a des décennies : "Quand j’étais écolier, la ségrégation existait encore. Je sais donc quel chemin nous avons parcouru. Quand mes enfants ont commencé à étudier l’histoire du mouvement des droits civiques, je fus très étonné de leur réaction. Ils pensaient que c’était une histoire d’un autre siècle. Cela vous montre à quelle vitesse nous avons évolué ces 50 dernières années. C’est plutôt rassurant de se dire que l’action de Martin Luther King a porté ses fruits. D’ailleurs, mes enfants n’ont pas à s’inquiéter du problème d’intégration dans le milieu scolaire. Finalement, l’effet désiré par Martin Luther King continue d’irriguer la société. Mes enfants se font des amis sans penser à l’origine de leurs petits camarades. Ce n’était pas le cas à mon époque. Depuis que notre économie, notre agriculture existe, il y a cette domination des Blancs sur les Noirs à travers une menace constante. Cela change progressivement. Il faudra encore du temps mais tellement d’avancées ont eu lieu en une génération. Entre ma génération et celle de mes enfants, beaucoup de choses ont changé et c’est bon signe !"

Stax Museum of American soul music

Stax Music Academy

Made in Memphis Entertainment

Robert Gordon

Un reportage réalisé avec le concours de Memphis Travel, Equinoxiales et American Airlines.

 

Robert Gordon chez lui à Memphis. © RFI/Joe Farmer