Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte

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50 ans de rêve éveillé (4ème Partie)

Martin Luther King à Chicago. © Robert Abbott Sengstacke/Getty Images

Bien avant que Martin Luther King ne parvienne à mobiliser la population noire d’Amérique, le combat pour la dignité humaine passe par le blues et les negro-spirituals. Que les mots soient profanes ou sacrés, l’appel à la clémence de l’homme blanc à l’égard de ceux que l’on appelait les « nègres » n’est pas encore revendicatif mais témoigne de conditions de vie déplorables. Ainsi, des décennies avant le bouillonnement des années 60, des musiciens et chanteurs noirs faisaient résonner dans les campagnes sudistes les premiers échos d’une fronde très timide mais tellement nécessaire.

Lorsque l’on prend le temps de parcourir le Mississippi, là où la ségrégation fut la plus féroce, il est encore possible de percevoir les vestiges d’une époque terrible durant laquelle les noirs n’étaient que des citoyens de seconde classe à la merci d’exactions ou de lois injustes et très contestables, il y avait pourtant des lieux où une relative paix sociale pouvait être observée. Entre Ruleville et Cleveland se trouvent les Dockery Plantations où, dit-on, le blues vit le jour à la fin du XIXe siècle. Là, le soir, des artistes africains-américains venaient souffler un peu, boire et faire de la musique avec la bénédiction de Will Dockery, un notable blanc de la région, propriétaire de fermes et d’exploitations agricoles imposantes où la main d’œuvre noire était traitée avec un semblant de mansuétude.

Alors, à quand remonte la première chanson de contestation ? Y avait-il dans le blues des origines une volonté de rébellion ? Toutes ces questions restent aujourd’hui toujours en suspend car l’oppression que subissaient les Noirs était telle qu’il fallait une sacrée dose de courage pour oser dénoncer la domination blanche institutionnalisée depuis 1619 sur le territoire américain. Par ailleurs, avant la création des procédés d’enregistrement, rien ne peut attester d’une humeur protestataire dans le répertoire noir. Enfin, il est très difficile de dater la naissance du blues ou même de savoir où il a germé. Selon la légende, les Dockery Plantations furent l’un des terreaux fertiles à l’expression du blues originel. C’est, en tout cas, ce que se plaisait à déclarer B.B. King chaque fois qu’il se rendait sur place.

Le blues a-t-il donc accompagné, voire suscité, l’éveil des consciences et la lutte pour l’égalité raciale ? Curieusement, ce sont davantage des cantiques religieux que les radios sudistes américaines programment sur leurs ondes de nos jours, comme s’il fallait ignorer ou éluder une part d’un patrimoine sonore toujours trop encombrant ou embarrassant. Il est vrai que le gospel était plus consensuel et toléré par la société raciste d’alors, guidée par une foi inébranlable inculquée aux pauvres ouailles jugées incultes. Mais louer le seigneur était aussi pour les Noirs une manière plutôt futée de trouver la force d’affronter les obstacles les plus redoutables sans que le « maître blanc » n’y voit une quelconque menace. La voix de Fannie Lou Hamer, vaillante militante afro-américaine, impressionnait, par exemple, ses interlocuteurs et galvanisait ses compagnons. Les chœurs d’église avaient forgé sa tonalité et son franc-parlé. Elle devint d’ailleurs une grande figure du « Freedom Democratic Party ». La ferveur de la musique nourrissait l’espoir de millions d’anonymes qui, individuellement, agissaient pour le bien commun. Qui se souvient aujourd’hui d’Amzie Moore ? Sa maison fut longtemps surveillée par les autorités qui suspectaient des réunions discrètes d’activistes. Aujourd’hui, cette petite bicoque, réhabilitée et restaurée, est l’un des symboles vibrants de la résistance de la communauté noire il y a 50 ans.

© RFI/Joe Farmer
Maison d’Amzie Moore, militant des droits civiques, à Cleveland (Mississippi).

Dans tout le Mississippi, des cellules clandestines de défense des droits civiques devaient agir dans la confidentialité d’une demeure isolée. Dans les faubourgs de Jackson, le pavillon de Medgar Evers était l’un de ces repères secrets. Le 12 juin 1963, cette adresse devint un lieu de crime historique. Alors qu’il rentrait d’une assemblée de jeunes militants déterminés à obtenir le droit de vote des Noirs, Medgar Evers fut assassiné devant chez lui par un tireur embusqué, Byron de la Beckwith, qui attendait patiemment sa cible. Ce meurtre eut un tel retentissement que tous les sympathisants de la cause africaine-américaine témoignèrent de leur compassion souvent en chansons. Le blues et le gospel ont porté à notre connaissance la douleur du peuple noir avec une authenticité qui ne peut que nous faire frissonner. Ces deux genres musicaux ont donné naissance à la Soul Music au tournant des années 60. Depuis, la destinée des Noirs outre-Atlantique épouse cette bande-son en constante évolution.

Les reportages exclusifs présentés dans cette série d’émissions spéciales ont été réalisés avec le concours de Memphis Travel, Visit Mississippi, Équinoxiales et American Airlines.

© RFI/Joe Farmer
Marqueur du lieu où fut assassiné Medgar Evers à Jackson (Mississippi), le 12 juin 1963.

 

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