Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte

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Nuances de bleus...

Marquise Knox au Théâtre Antique de Vienne, le 10 juillet 2018. © Jules Azelie

La 38ème édition du festival "Jazz à Vienne" s’est achevée le 13 juillet 2018. Impossible de rendre compte de toutes les émotions, rencontres, célébrations, qui ont animé cette imposante manifestation estivale. Une soirée blues a notamment retenu toute notre attention. Cela se passait le 10 juillet… Lucky Peterson, Sugaray Rayford, Marquise Knox illuminaient en bleu le théâtre antique de Vienne. Chacun d’eux dessinait les contours d’un blues contemporain dont les nuances identifiaient leur singularité. Plus tard, dans un bleu-nuit scintillant, le trop méconnu Toronzo Cannon irradiait le club de minuit d’un blues rugueux et incandescent.

Originaire de Chicago, Toronzo Cannon, nouvelle signature du label Alligator Records, se laissait porter par la vigueur raffinée de son blues électrique. Les heureux spectateurs qui eurent le privilège d’assister à sa prestation nocturne n’avaient sûrement pas conscience d’être les témoins d’une histoire, d’un vécu, d’une destinée qui nourrit depuis des décennies la tradition du blues. Il fallait avoir converser avec ce fougueux guitariste pour déceler la réalité d’une vie d’artiste qui suppose sacrifices et abnégation. Conducteur de bus à Chicago, Toronzo Cannon n’a jamais vraiment quitté ce métier stable au profit d’une aventure musicale périlleuse. Et l’Amérique de Donald Trump ne le rassure guère : " La situation actuelle aux États-Unis va sûrement générer plus de blues. Tout ce que nous avons surmonté et affronté pour obtenir le respect semble se fracasser contre l’esprit de division que ce président insuffle dans le pays. Ce ne sont plus les États-Unis mais les États-Désunis. Je pense malheureusement que beaucoup de bluesmen vont devoir écrire de nouvelles compositions pour faire entendre la voix du peuple noir. Comment puis-je être d’accord avec un président qui désunit le pays ? Que voulez-vous ? C’est aussi ça, le blues !"

 

© Philippe Sassolas
Toronzo Cannon aux jardins de Cybèle, le 10 juillet 2018 à Vienne.

 

L’autre nom à retenir de cette soirée blues du 10 juillet à Vienne est celui de Sugaray Rayford. Ce colosse à la voix ronde et puissante est davantage un soulman qu’un bluesman mais qu’importe les appellations, sa performance plutôt cuivrée fut acclamée avec ferveur. Lui aussi semblait irrité à notre micro par les choix politiques de l’administration américaine actuelle. Sa foi l’aide cependant à croire en un avenir meilleur mais le blues l’emporte pour le moment sur les prières gospel : " Ce qui m’effraie le plus, ce n’est pas Donald Trump, c’est sa manière de vampiriser les institutions américaines. Il est toujours possible de revoir certaines des lois qu’il a faites passer mais il a récemment nommé, c’est son droit constitutionnel, de nouveaux juges à la Cour suprême qui sont évidemment d’accord avec ses positions tranchées. Il se trouve qu’un juge est nommé à vie à la Cour suprême des États-Unis. En deux ans, il a déjà nommé 2 juges qui se trouvent être de jeunes magistrats. Ils seront donc présents à la Cour suprême pendant encore de longues années. Le visage de l’Amérique pourrait donc changer dans l’avenir, ainsi que les enjeux géopolitiques de la planète. Voilà ce qui m’inquiète profondément ".

 

© Pierre Corvaisier
Sugaray Rayford, lors de la soirée blues du 38ème festival «Jazz à Vienne».

 

Comme il est curieux d’entendre des instrumentistes dénoncer avec une telle force les agissements d’un président ! Marquise Knox est, sans nul doute, le plus véhément. Son blues d’une rare authenticité (il n’a que 27 ans), son attitude insoumise, son propos réfléchi nous indiquent qu’une défiance de la jeunesse agite la société américaine : " Il y a une prise de conscience aux États-Unis actuellement. Les musiciens noirs réalisent que le combat social est toujours d’actualité. La vie qu’ils mènent n’est pas celle que nous promet l’Amérique. Quand on nous assure que l’on vit dans un pays multiculturel et, qu’au bout du compte, vous n’êtes que le mouton noir de la communauté nationale, vous ne pouvez que penser différemment, réfléchir différemment. Nous devons absolument mobiliser les forces vives du peuple noir et nous unir ! La règle du jeu va changer dans l’avenir et je continuerai à parler de l’histoire de mes ancêtres. Je ne peux continuer à jouer le blues sans lui donner du sens. Je suis certain que mes aînés, Muddy Waters, Mississippi John Hurt, Taj Mahal, ont dû évoquer en musique leurs sentiments de jeunes noirs dans une société qui était tout aussi raciste qu’aujourd’hui. Et c’est ce que je veux faire à mon tour. N’oubliez jamais que nous avons été les citoyens les plus résiliants des États-Unis. Nous ne nous rebellions pas autrefois. Mes ancêtres africains sont arrivés, il y a 4 siècles, sur cette terre qui leur était inconnue. Les colons européens ont institué des règles et ont écrit la constitution américaine. Ils ont inscrit dans les textes, la "liberté d’expression". Dans ce cas, j’ai autant de droits qu’un Blanc pour appeler au respect. Je suis un homme libre, je sais penser par moi-même sans que vous m’imposiez des lois ou exigiez des excuses de ma part. Je peux parler de mon histoire sans qu’elle soit interprétée par d’autres ".

En découvrant l’engagement citoyen de tous ces bluesmen américains à Vienne, subitement le théâtre antique devenait le théâtre politique d’un blues frondeur et revendicateur !

Le site de Jazz à Vienne
Le site de Toronzo Cannon
Le site de Sugaray Blues
Le site de Marquise Knox Blues

 

© Jules Azelie
Marquise Knox au Théâtre Antique de Vienne, le 10 juillet 2018.

 

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