Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte

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50 ans de rêve éveillé (2ème Partie/Rediffusion)

Martin Luther King (de dos) à Montgomery, le 25 mars 1965. © Stephen Somerstein/Getty Images

Le 4 avril 1968, le pasteur Martin Luther King est assassiné. Il avait 39 ans. Le 9 avril, ses obsèques font la Une des journaux. Cet événement tragique pour la communauté noire suscitera de vives réactions. La tension est telle que les partisans de la non-violence s’interrogent sur le bien-fondé de leur mouvement. L’Amérique noire est prête au combat et les plus fervents activistes prônent désormais le "Black Power". La rage et le désespoir s’expriment dans les mots et les notes des témoins et acteurs de cette époque troublée. Il y a les pleurs et les poings. Il y a la détresse et l’engagement. Il y a le Blues et la Soul !

En 1968, le slogan "I’m Black & I’m Proud" résonne comme un cri de ralliement d’une population trop longtemps bâillonnée. Les discours se radicalisent et la jeunesse africaine-américaine semble vouloir reprendre le contrôle d’un mouvement de contestation qui s’essouffle. Parmi tous ces jeunes gens bien décidés à faire bouger la société, il y a Calvin Taylor, 20 ans. Il écoute John Coltrane, Isaac Hayes, Otis Redding et n’envisage pas de poursuivre sans broncher la lutte, devenue apathique, initiée par ses aînés. Il prend donc la décision de participer à un nouveau mouvement, "Les Invaders", à l’image des Black Panthers.

Nous n'étions que des idéalistes qui voyaient le monde évoluer, qui voyaient les guerres se multiplier. Par conséquent, lorsque nous rentrions à la maison chaque soir, nous avions conscience que la société américaine traversait une période cruciale dans l'évolution des relations entre Blancs et Noirs. Memphis nous paraissait l'endroit idéal pour faire évoluer les consciences même si nous avions étudié dans différentes universités à travers le sud des États-Unis. Nous nous sommes donc tous retrouvés ici, à Memphis. Nous vivions tous dans le même quartier. Nous avons alors décidé de tenter quelque chose car nous avions l'impression que nos aînés ne nous comprenaient pas. Nous n'étions que des étudiants, nous n'avions pas de métier. Face à nous, il y avait des salariés, des hommes d'église, des enseignants, des éducateurs, des facteurs… Tous ces gens avaient des familles à nourrir, certains avaient des enfants, ils n'avaient donc pas les mêmes aspirations que nous. Ils ne voyaient pas les choses de la même manière. Nous nous disions que si nous adoptions, comme eux, un discours modéré, il faudrait des années pour que la société évolue. L'égalité raciale n'était donc pas à portée de vue. "

 

© RFI/Joe Farmer
Calvin Taylor, ancien membre des "Invaders", en 2018 à Memphis.

 

À Memphis, le souvenir de Martin Luther King est presque palpable. Du Mason Temple, où il délivra son dernier discours, au Lorraine Motel, où il fut assassiné, en passant par le Clayborn Temple ou Stax Records, les échos de ce printemps 1968 effroyable semblent résister à l’érosion du temps. Il suffit de pousser la porte d’un club ou d’un studio pour entendre la bande-son d’une époque ressurgir à travers les créations musicales d’aujourd’hui même si les auteurs du répertoire originel ont définitivement disparu. La chanteuse Toni Green n’a jamais oublié l’effervescence sociale, raciale et musicale de sa ville natale.

Memphis est une ville chargée d'histoire. Toutes les musiques que vous entendez à longueur de journée proviennent de cette ville. Le rock'n'roll, le gospel, les rhythm and blues, sont issus de Memphis. Et n'oublions pas l'aspect politique de cette ville. Martin Luther King est évidemment un symbole de résistance mais il existait, et il existe toujours, des mouvements militants puissants prêts à refaire surface à Memphis. Cette force de revendication a inspiré la communauté noire dans le monde entier. Cela fait partie de notre ADN. Nous ne cessons de réaffirmer qui nous sommes. Nous sommes fiers de notre ville. On présente trop souvent le sud des États-Unis de manière caricaturale. Ce n'est pas une région aussi détestable que certains peuvent le dire. Pour moi, Memphis représente parfaitement le Sud. Memphis a l'avantage d'avoir touché le monde entier par sa musique soul, par la figure emblématique qu'était Martin Luther King. C'est un ensemble d'éléments divers, de personnalités contrastées, qui ont fait la légende de cette ville. "

 

© RFI/Joe Farmer
Professeur Chuck Ross à l’Université du Mississippi à Oxford en 2018.

 

C’est à Memphis que furent enregistrés quelques hymnes. En 1969, les Staple Singers chantent We’ll Get Over, une réponse à l’assassinat du pasteur King quelques mois plus tôt. " Nous surmonterons cela ", semblent dire tous les artistes d’alors. L’heure est à la reconquête du pouvoir par la population noire. Bien au-delà de Memphis, un sentiment de revanche insurrectionnelle laisse présager le pire. Et, en effet, de nombreuses villes sont la proie des flammes et des émeutes éclatent aux quatre coins du pays. C’est principalement dans le Sud que le soulèvement est le plus vif et le plus réprimé. Chuck Ross, professeur d’histoire africaine-américaine à l’université d’Oxford (Mississippi), est affirmatif à ce sujet :

1968 peut être considéré comme l'année la plus revendicatrice de l'histoire américaine. L'idée qu'un homme non-violent puisse être assassiné de la sorte a provoqué une réaction épidermique. Ce n'est pas ainsi qu'une société fonctionne. Quand on s'attaque à un homme de paix, la stratégie du combat racial change. Sur ce campus de l'université du Mississippi en 1968, les étudiants noirs ont créé un syndicat pour afficher leur africanité. Ils se sont mobilisés pour exiger la mise en place d'une vingtaine de mesures administratives égalitaires. Ils voulaient que la direction de l'université recrute des professeurs noirs, ils voulaient que des cours sur l'histoire du peuple noir soient inscrits au programme, etc… Évidemment, en 1968, la direction de l'université a d'abord botté en touche en prétextant un investissement financier trop élevé. Les étudiants ne se sont pas démontés et ont commencé à organiser des manifestations à l'intérieur du campus. Ils ont interrompu un concert qui se tenait dans l'université, et, le poing levé, ils ont exigé d'être entendus. D'une certaine manière, ils faisaient allégeance au mouvement Black Power"

À l’aube des années 70, la lutte du peuple noir a changé de visage. Le mouvement non-violent semble vaciller alors que les partisans de la manière forte revendiquent le pouvoir noir dans la confrontation verbale et physique. Une décennie vient de passer. Une page se tourne laissant derrière elle des héros disparus, des désillusions, des symboles de résilience, et une foultitude d’anonymes tombés pour avoir osé être noir dans une Amérique blanche…

Les reportages exclusifs présentés dans cette série d’émissions spéciales ont été réalisés avec le concours de Memphis Travel, Visit Mississippi, Équinoxiales et American Airlines.

 

© RFI/Joe Farmer
Le Mason Temple où fut assassiné Martin Luther King, le 4 avril 1968.