Thomas Hellman, l’Amérique, ses mythes et ses laissés pour compte

Le musicien Thomas Hellman. © Thomas Hellman

Entre conte, théâtre et musique, le Québécois Thomas Hellman raconte le rêve américain à travers des personnages plus vrais que nature. Il rassemble des chansons issues du répertoire folk américain, les chante en anglais et en français dans un spectacle et sur un disque intitulé Rêves américains. Entretien.

RFI Musique : Ces Rêves américains semblent liés à votre histoire personnelle. Plusieurs photos de famille illustrent le livret du disque…
Thomas Hellman :
Mon père est américain, originaire du Texas, ma mère est française, née à Nice. Après s’être rencontrés en France, ils se sont installés au Canada et j’ai grandi à Montréal. J’ai vraiment été élevé entre les deux langues et les deux cultures, françaises et américaines. Ma grand-mère paternelle a vécu la crise des années 30 et me racontait des histoires sur cette époque, elle me chantait aussi des chansons de cette période. J’ai grandi en écoutant le vieux folk américain, comme Jimmie Rodgers ou Woody Guthrie.

Comment est né ce spectacle ?
Lors de la crise de 2008, beaucoup de personnes faisaient le parallèle avec la crise des années 30, née dans la haute finance, qui affectait la population. Peu de correspondances étaient réalisées au niveau culturel. J’ai donc voulu me plonger dans la musique de cette époque pour voir ce qu’elle avait à nous dire aujourd’hui. Le parallèle avec notre époque peut être aussi établi avec Donald Trump : il est la réincarnation la plus outrancière du chercheur d’or, du conquérant qui dit : "moi d’abord !".
À l’origine, il y avait une trentaine de chroniques que j’ai écrites pour Radio Canada. J’ai trouvé énormément de chansons, d’anecdotes et de personnages extraordinaires qui ont été à l’origine du spectacle. Je prenais de vieilles chansons américaines et je les racontais en français puis je les chantais en anglais.

Le spectacle comme le disque mêlent récits et chansons, français et anglais, reprises et compositions…
Le plus difficile a été de condenser tout le matériau que j’avais et de ne pas en faire une leçon d’histoire. Il s’agit d’une plongée dans l’histoire pour réfléchir artistiquement à notre propre époque, sous la forme de petits tableaux. Chaque petite histoire est en elle-même un rêve américain. Toutes ensemble, elles donnent une image plus large, non pas de la vérité, mais de la complexité historique. Je voulais donner la parole aux petites gens que l’histoire ignore trop souvent. La musique folk est un moyen privilégié pour y accéder. Le spectacle est à la croisée de la musique, du théâtre et du conte. Nous sommes trois musiciens sur scène, nous chantons et jouons de huit instruments : piano, banjo, contrebasse, harmonica…

Le massacre des Indiens et l’esclavage ne sont pas explicitement racontés…
Ce sont les deux pêchés originels des États-Unis. Ils sont tellement immenses que je les aborde indirectement. Peu de gens savent que le massacre des bisons de l’Ouest a été perpétré avec l’accord du gouvernement américain. En tuant le bison, il prenait le contrôle sur l’Indien. J’ai adapté le texte de Franck H. Mayer, un pionnier qui explique cela. J’évoque ensuite John Henry, un ancien esclave noir, qui fait la course contre cette machine qui menace de remplacer les ouvriers du rail.
Henri Ford ouvre la seconde partie du spectacle, consacré à la crise. Au piano, je raconte que son père lui a offert une montre à l’âge de 15 ans. Il va la démonter et la remonter plusieurs fois, il est persuadé que la perfection de la mécanique pourra corriger l’imperfection humaine.

Tout commence avec les "Forty-niners"…
La ruée vers l’or de 1849 est pour moi la naissance du mythe américain. Il s’oppose à la Grande Crise. La première partie du spectacle est consacrée à la construction du rêve américain, la seconde concerne tout ce qui sous-entend ce mythe : la souffrance des laissés pour compte, la lutte des classes… Dans les deux cas, il s’agit d’un mouvement vers l’Ouest, mais pour des raisons différentes. D’abord pour y piller, y conquérir. Puis pour y trouver refuge après la sécheresse et la famine. C’est ce que raconte John Steinbeck dans Les Raisins de la colère dont j’ai mis un extrait en musique. Une des pires crises de réfugiés de l’histoire a eu lieu aux USA. Les hobos sont au cœur de l’histoire de l’Amérique. Ces clochards errants, cachés dans des trains de marchandises, ont beaucoup influencé Jack Kerouac et le mouvement beatnik.

James Marshall a-t-il vraiment découvert la première pépite d’or dans une rivière en 1848 ?
C’est ce que l’on dit. Les histoires de beaucoup de personnages tiennent en quelques mots, à la façon des nouvelles d'Hemingway ou Carver. En fait, il y a autant de rêves américains qu’il y a d’Américains. Le rêve de mes grands-parents paternels était d’élever leurs enfants dans une petite maison en regardant les oiseaux migrateurs. Ils l’ont réalisé à la façon de Henry D. Thoreau, qui s’est isolé près du lac de Walden. Le rêve de Thoreau est aussi puissant que celui du chercheur d’or.

Thomas Hellman Rêves américains (Onimus/Select) 2018
En concert le 9 mars à Bruxelles puis en tournée en France

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