Cabadzi, tenue de rappeurs

Le duo Cabadzi. © Franck Loriou

C’est une aventure iconoclaste. Pour écrire X Blier, Cabadzi a repris les dialogues du cinéaste Bertrand Blier. Ce quatrième album inspiré parle de solitude, du déclassement et de l’amour en temps de crise. Il marque aussi une nouvelle époque pour le groupe qui a ouvert la voie à la poésie désabusée de Fauve (≠). Revenu en duo, à la lisière du hip hop et de l’électro, Cabadzi rime avec drôle de poésie.

"Moi, ta honte, je la transforme en bonheur. J’en fais un bouquet de fleurs. C’est ta bouche qui m’inspire, ta bouche et ton cœur. C’est ma bouche qui t’aspire, ma bouche et mon cœur." La déclaration d’amour de Bob (Gérard Depardieu) à Antoine (Michel Blanc) dans le film Tenue de soirée ouvre X Blier, et ce détournement apparaît déjà comme un condensé de l’écriture de Cabadzi pour son quatrième album.

Le groupe nantais a utilisé les dialogues du cinéaste Bertrand Blier comme "un dictionnaire" dans lequel il a pioché à l’envi. Des dix-huit longs métrages du réalisateur très populaire du milieu des années 70 jusqu’aux années 90, il a gardé des thèmes qui l’obsèdent - l’amour, le déclassement social, la solitude - et il a écrit ses propres histoires autour. "C’était un peu le hasard, assure Victorien Bitaudeau, le beatmaker de Cabadzi. À la base, on disait à Lulu qu’il écrivait de la même manière que Bertrand Blier. On s’est lancé et ça a bien marché."

Un triangle amoureux

D’abord empirique, le travail s’est affiné au fur et à mesure des chansons. Visionnage de films, dactylographie des dialogues, grosse séance de réécriture derrière. Sur Bouche, morceau par lequel tout a commencé figurent des extraits de Trop belle pour toi et de Tenue de soirée. C’est ce dernier film qui a servi de fil rouge à un album où l’espoir est un négatif à une réalité plutôt sombre. Soit un drôle de truand, Bob, révélant à son homosexualité un pauvre garçon, Antoine, que sa femme adultère, Monique, méprise joyeusement.

À la sortie de Tenue de soirée, Bertrand Blier décrivait son film ainsi : "Je dirais que c’est l’histoire d’un type qui est assis entre son copain et sa femme, dont il est fou. Quelqu’un lui tripote la braguette, ça l’excite, parce qu’il croit que c’est sa femme. Manque de pot, la main en question, c’est celle de son copain." Le rôle d’Antoine vaudra à Michel Blanc un prix d’interprétation au festival de Cannes, en 1986, et l’année suivante, le film sera nominé huit fois aux Césars, dont il repartira bredouille.

Le mérite de ce disque est de (re)mettre en lumière la poésie triviale du réalisateur des Valseuses. On revoit à l’écran le triangle amoureux, Miou-Miou, Patrick Dewaere et Gérard Depardieu. Ce cinéma qui transgresse les tabous de son époque a un peu vieilli, mais Blier amène Cabadzi dans son registre cru, "qui ne fait pas de politesses". "Ça me fait marrer, remarque Olivier Garnier, le chanteur de Cabadzi, certaines personnes qui ont écouté l’album le trouvent vulgaire. Ils n’entendent pas ce qui se passe actuellement. Il suffit d’entendre tout le rap qui est numéro 1, pour voir que la vulgarité n’est pas vraiment là."

Un duo hip hop

À la lisière du rap, de la chanson française et du rock, Cabadzi a ouvert la voie à la poésie désabusée de Fauve (≠). Le groupe négocie un véritable virage. Il s’agit à nouveau d’un duo, resserré autour de son chanteur/auteur, Olivier Garnier, dit "Lulu", et du compositeur Victorien Bitaudeau, alias "Victo". Qu’est-ce qui a provoqué cette recomposition ? Ce changement de cap ? "Cela faisait pas mal de temps qu’on voulait faire un album dans un esprit de beatmaker, avec des productions électro. Les autres n’étaient pas dans cette optique-là. On s’est donc dit : 'Go ! On le fait à deux.'", explique Lulu.

Sans leurs alter egos, ces autodidactes ont été forcés de retrouver des repères. Une fois passé le "vertige" de se retrouver à deux, ils ont planché sur un prolongement visuel de leur travail avec un dessinateur brésilien, Adams Carvalho, puis avec un scénographe et un animateur, pour les projections vidéo de leurs concerts. Une fois de plus, ils se sont interdit une transcription trop littérale. Seuls quelques dialogues rattachent sur scène X Blier au cinéaste caustique, aujourd’hui âgé de 78 ans.

Mais finalement, que retient Cabadzi du réalisateur qui a débuté sa carrière en 1963 avec le documentaire social Hitler, connais pas ! et obtint l’Oscar du meilleur film étranger en 1978 pour Préparez vos mouchoirs ? De la fréquentation régulière de ce cher Monsieur Blier qu’ils hésitent  encore à appeler Bertrand ? "Ses personnages sont à côté de ce qu’on est, nous, reprend Lulu. Comme Depardieu dans Trop Belle pour toi, qui est couple avec une belle femme, Carole Bouquet, et décide de la tromper avec une femme moche, Josiane Balasko. Tout Blier, c’est ça ! On peut avoir des chemins de traverse, voir la vie différemment !" On garde cette morale…  

Cabadzi X Blier (L'Autre distribution) 2017

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