Le Jazz de Joe avec Bill Deraime

Bill Deraime. © Jérôme Witz

Chaque semaine, dans L'Epopée des musiques noires sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Bill Deraime est justement l’un des héritiers de ces traditions ancestrales. C’est l’écho du blues américain et du reggae jamaïcain qui le guide depuis bientôt 50 ans vers un Nouvel horizon, du nom de son dernier album. Matinée d’une poésie mélodique devenue son identité, l’humeur mélancolique de cet amoureux des mots continue de nous faire frissonner.

Bill Deraime n’a finalement jamais concédé une once de son intégrité artistique. Même si autrefois, quelques-unes de ses œuvres furent couronnées d’un succès mérité, la notoriété et les compromissions ne furent qu’une expérience redoutable qu’il ne voulait pas réellement maîtriser, préférant se laisser porter par une sincère humilité et un désir ardent de rester un artisan.

Alors, au fil des décennies, la modestie l’a emporté sur les lauriers. Le troubadour a poursuivi sa route sans trop se soucier des commentaires, proposant régulièrement à ses fervents partisans un refrain accrocheur, une tonalité bienveillante, et une force de conviction réjouissante. Bill Deraime est un citoyen attentif, un artiste engagé, qui aurait pu militer dans la lumière de son talent, mais a toujours choisi la discrétion, l’intimité de sa foi en l’humain.

Somme toute, cette attitude a porté ses fruits. À son rythme, il a instillé une part de son message universaliste dans son répertoire. Écouter une chanson de Bill Deraime, c’est prendre le temps de méditer sur un phrasé, de s’interroger sur cet idiome simple qu’il peaufine chaque jour davantage. C’est lire entre les lignes et réaliser que ces petites tranches de vie mises en musique sont progressivement entrées dans notre patrimoine.

La langueur harmonieuse de ces fameuses compositions est dans notre oreille. Sans coups d’éclat, les ornementations blues d’une voix familière nous conquièrent et nous rassurent. Bill Deraime aurait pu se contenter de cette aura qu’il a acquise et qui le préserve. Un demi-siècle de routes, parfois pavées d’embûches, lui a appris à se méfier des opportunités trop évidentes et des camaraderies intéressées. Il a avancé pas à pas au gré de sa sensibilité et n’a ouvert son cœur qu’à quelques âmes loyales.

Nouvel horizon, un disque de duos pour célébrer 50 ans de carrière

Les invités de Bill Deraime sont nécessairement des personnalités de confiance et celles qui ont le privilège de participer à son aventure musicale sont assurément des amis. Qu’on ne vienne pas lui dire qu’accueillir Bernard Lavilliers ou Sanseverino en studio révèle une stratégie artistique et commerciale secrète.

À 71 ans, "Plus la peine de frimer", comme il aime à le répéter. C’est par simple complicité que ses hôtes ont accepté de lui prêter main-forte. Et, de l’aveu même de l’intéressé, cette idée de duos avait germé dans son esprit il y a déjà 4 ou 5 ans. Nous sommes loin d’une entreprise opportuniste mal avisée !

Que l’on se le tienne pour dit, Bill Deraime n’est pas un intrigant. Il est un homme honnête, parfois même mystique quand, au détour d’une conversation, il cite le révérend Gary Davis comme premier inspirateur. Ce guitariste et chanteur afro-américain, né en 1896 en Caroline du Sud, semble avoir dessiné les contours du paysage blues que Bill Deraime recherchait dans sa jeunesse.

Le fameux révérend avait une singulière façon d’exprimer ses émotions. Il dialoguait avec sa guitare et la théâtralité de son jeu trahissait les accents gospel de ses croyances religieuses. Il décida d’ailleurs de supprimer les paroles profanes de son répertoire pour un discours pieux plus respectable.

Quels enseignements Bill Deraime a-t-il conservés de cet homme d’église dont les prêches devaient sacrément swinguer ? Sans doute, un regard charitable et une main tendue vers ceux qui souffrent. Il ne le dit pas souvent, mais Bill Deraime n’est pas qu’un témoin de la misère humaine. Il est aussi très actif et s’investit dans des associations d’aide aux plus démunis. Il n’est donc pas si curieux que l’un de ses mentors fut, lui-même, un personnage proche du peuple.

De ce fait, la musique et le chant sont peut-être les meilleurs moyens de revendiquer, dénoncer, s’insurger, quand la parole seule n’est plus entendue. L’espoir naît peut-être d’une simple mélopée soigneusement ciselée par un artiste dévoué. Faut-il alors croire que Bill Deraime suit ce chemin sinueux pour nous indiquer un "nouvel horizon" ? On peut le penser quand, à la lecture de ses vers bleutés, nous regardons notre triste présent avec la volonté farouche d’envisager un avenir meilleur. C’est ainsi qu’il faut entendre Bill Deraime…

Bill Deraime Nouvel horizon (Rupture Records) 2018

Site officiel de Bill Deraime
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