Black blues et colère noire

Des marcheurs portent des pancartes "Honour King: End Racism!" et "Union Justice Now" peu après l'assassinat du Dr. Martin Luther King, Jr., avril 1968 © Robert Abbott Sengstacke/Getty Images

Il y a 50 ans, le mouvement des droits civiques aux États-Unis semblait vaciller après l'assassinat brutal, le 04 avril 1968 au Lorraine Motel de Memphis, du pasteur Martin Luther King, apôtre de la non-violence et porte-parole de la communauté noire outre-Atlantique. Subitement, le flambeau de la rébellion revenait aux citoyens, perdus entre rage et désespoir. Qui pouvait alors incarner la figure salvatrice d'une population bâillonnée ? D'autres voix s'élèveront, plus radicales, plus volontaires, plus déterminées... Le pouvoir noir ou "Black Power" devenait l'alternative à une idéologie qu'on disait dépassée et à bout de souffle. Tour d'horizons des Voix qui, d'une façon ou d'une autre, ont porté ce combat.

Bien avant les discours, les complaintes s'exprimaient dans le chant des esclaves qui, faute de pouvoir hurler leur souffrance, trouvaient le réconfort dans les ritournelles blues ou les cantiques negro-spirituals. Il est toujours difficile aujourd'hui de dater précisément l'apparition de ces répertoires qui ne furent immortalisés qu'au début du XXe siècle quand les phonographes permirent la diffusion et l'écoute de ces œuvres modestes, mais tellement significatives du malaise ségrégationniste américain.

Lorsque la chanteuse Bessie Smith enregistre Moan, You Moaners le 9 juin 1930, elle est l'écho d'un peuple qui n'a pas encore droit à la parole, mais commence à faire entendre ses frustrations. Elle est aussi le symbole d'une culture hybride de plus en plus palpable, l'identité africaine américaine.

Il faudra cependant attendre les années 60 pour que l'affirmation d'un statut l'emporte sur les brimades et les humiliations. À l'exception de Strange Fruit, interprété par Billie Holiday en 1939, véritable pamphlet dénonçant les lynchages dans le sud des États-Unis, la contestation est encore très timide.

Avant la révolte unitaire de 1968, la mobilisation passe par des actes isolés, des coups d'éclat brillants, mais peu productifs. Le be bop est, à ce titre, très représentatif de l'irritation progressive des instrumentistes noirs trop longtemps dépossédés de leur richesse créative. Au cœur des années 40, une nouvelle génération d'instrumentistes invente de curieux accents jazz. Bien loin du swing docile de leurs aînés, les "Boppers" transforment les codes de la bienséance et imposent un son rude et complexe à mille lieues des soyeuses ballades entendues dans les dancings de la bourgeoisie blanche, venue s'encanailler au contact d'amuseurs publics complaisants.

Ainsi, Miles Davis, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk inscriront leur attitude revêche dans ce lent et digne combat existentiel. "Now is the time" clame Charlie Parker dans son saxophone en 1945. Là encore, l'intention est louable, mais l'élan est trop fragile pour que la société américaine prenne conscience de l'orage qui gronde.

Louer le Seigneur pour apaiser la douleur...

Ce ne sont finalement que les airs gospel qui porteront avec constance l'espoir d'une vie libérée de toutes contraintes. La voix de Mahalia Jackson fut un soutien majeur pour une communauté noire américaine qui ne pouvait que croire en une intervention divine pour trouver le salut et la force de résister.

Tandis que les bluesmen narraient leur misérable destinée ici bas, les chœurs d'église envisageaient la rédemption tout là-haut dans les cieux. Deux musicalités pour une même épopée. Il faudra la hardiesse de quelques insoumis pour que l'indignation devienne mobilisatrice. Une fois de plus, un genre musical singulier va susciter l'intérêt en attendant la révolution.

Le free jazz de Charles Mingus, Ornette Coleman, Cecil Taylor, déstructure les normes sonores et, de fait, se distingue des bluettes que chérit l'Amérique bien pensante. Mingus ira même jusqu'à houspiller le gouverneur d'Arkansas, Orval Faubus, partisan de la ségrégation dans les écoles, en composant Fables of Faubus en 1959. L'histoire est en marche soutenue par une myriade de petites pépites musicales qui n'attendent plus que l'attention des grands orateurs pour rythmer le bouillonnement social des années 60.  

C'est l'avènement d'un nouveau son qui transformera la résilience en résistance. Le mouvement des droits civiques tirera profit de l'émergence et de l'énergie juvénile de la soul music ! Compromis idéal entre le sacré et le profane, cet idiome fougueux et harmonieux donne des ailes à la lutte du peuple noir alors que le rêve d'un pasteur éloquent semble à portée de main.

Au nord des États-Unis, Motown Records n'est cependant pas encore prêt à rejoindre les rangs des frondeurs. L'idée de Berry Gordy, le patron du label, est de séduire un auditoire très large en misant sur des chansons d'amour inoffensives et de charmants minois. Certes, la posture de Motown tend à épouser le vœu d'unité et d'entente cordiale prôné par Martin Luther King, mais la colère est toujours là et certains artistes ne se satisfont pas de ce consensus mou.

Marvin Gaye et Stevie Wonder, notamment, ne tarderont pas à dénoncer la politique trop lisse de leur employeur. Au même moment, dans le sud des États-Unis, un autre label réagira de manière plus vive aux exactions policières quotidiennes. Basé à Memphis, au cœur du volcan contestataire, Stax Records se félicitera d'accueillir des musiciens blancs et noirs capables de créer ensemble des œuvres dont le sens caché reflétait les aspirations de leurs contemporains.

Le poing levé !

L'assassinat de Martin Luther King, le 04 avril 1968, va instantanément radicaliser la verve des créateurs. James Brown n'hésitera pas à revendiquer la fierté d'être noir. I'm Black & I'm Proud deviendra l'hymne des sans-voix. Il ne sera pas le seul à s'insurger avec véhémence. Nina Simone s'interrogera : "Why ? The King of Love is Dead". Les Staples Singers appelleront au sursaut citoyen dans We'll get over. Et enfin, les artistes Motown réagiront ! What's going on ? par Marvin Gaye ou Ball of Confusion des Temptations traduisent alors avec émotion le désordre qui agite la société américaine à une période charnière de son histoire. Une décennie de lutte acharnée s'achève sur des désillusions, de la rage et du désespoir.

Les hostilités reprendront, à l'aube des années 80, quand un flot de mots et de rythmes cadencés cracheront une poésie urbaine violente sur un monde aveugle et sourd. La culture hip hop tentera de réanimer le pouvoir noir apathique, mais, une fois de plus, cette vaillante rébellion sera étouffée par une économie gloutonne flairant la naïveté de jeunes rappeurs autodidactes si vite manipulés. 50 ans après le choc psychologique de la communauté noire, des soubresauts  continuent de ponctuer l'actualité américaine. Le mouvement "Black Live Matters" sera-t-il suffisamment puissant pour susciter un engagement artistique massif ?

A voir aussi : l'infographie de RFI I have a dream 
A lire sur RFI Savoirs : le dossier sur Martin Luther King
A écouter : 

50 ans de la mort de Martin Luther King - Episode 3 - "Colère et profonde tristesse" (D. Porter)
50 ans de la mort de Martin Luther King - Episode 4 - "Toucher le public en musique" (R.Gordon)