Le Jazz de Joe avec Lionel Loueke

Le guitariste béninois Lionel Loueke sort l'album "The Journey". © Jean-Baptiste Millot

Chaque semaine, dans L'Épopée des musiques noires sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Lionel Loueke est l’un de ces artisans précieux dont l’excellence promeut l’universalité des cultures noires. Au fil des années, il s’est illustré aux côtés de très grands virtuoses dont le pianiste Herbie Hancock qui ne cesse de célébrer son guitariste préféré car Lionel Loueke est un instrumentiste et chanteur singulier pétri d’influences plurielles que ses voyages musicaux ont nourries depuis qu’il vit le jour au Bénin en 1973. Il sort ces jours-ci un nouvel album, The Journey.
 

Le parcours tout aussi lumineux que sinueux de Lionel Loueke débute donc d’abord sur le continent africain. À l’âge de 17 ans, il découvre la musicalité cristalline de la guitare dont il saura progressivement magnifier les mille et un secrets. Il lui faudra pourtant suivre une éducation plus exigeante pour maîtriser son réel talent et la source d’une inspiration débordante. 

Il ira chercher les clés d’un enseignement plus académique à l’institut national supérieur des arts et de l’action culturelle d’Abidjan en Côte d’Ivoire, puis à l’American School of Music de Paris en France. Il a une vingtaine d’années et, déjà, frétille et se faufile dans cet univers où le jazz caresse ses rêves d’artiste en devenir. C’est en 1999 que tout s’accélère. L’obtention d’une bourse d’études lui permet de se rendre à Boston aux États-Unis pour suivre des cours à la prestigieuse Berkley School of Music, établissement fort réputé outre-Atlantique, d’où sont sortis nombre de célébrités dont Quincy Jones, Chaka Khan, Branford Marsalis, entre autres…

Ce premier contact avec une professionnalisation de son art convainc Lionel Loueke de tenter l’épreuve d’une audition à l’institut du jazz Thelonious Monk en Californie. Ses examinateurs s’appellent alors Wayne Shorter, Herbie Hancock et Terence Blanchard. En d’autres mots, d’imposantes personnalités dont l’expérience et le savoir-faire auraient pu intimider le jeune candidat béninois. 

Confiant, Lionel Loueke relèvera haut la main ce défi périlleux et restera jusqu’en 2003 l’un des hôtes de cet organisme éducatif à but non lucratif. C’est aussi à cette époque qu’il commence à participer à des enregistrements hauts de gamme. Il seconde en studio de vrais maestros comme Charlie Haden, Kenny Barron, Gonzalo Rubalcaba et accompagne harmonieusement les voix de Gretchen Parlato et Angélique Kidjo. Parallèlement, il développe sa propre carrière et fait paraître ses premiers albums. Incantation dévoilera, en 2004, les mélodieuses ornementations guitaristiques qu’il distillait jusqu’à lors discrètement dans le répertoire de ses contemporains.

Musicien et citoyen

Cela fait donc bientôt 15 ans que Lionel Loueke dessine, à son rythme, les contours d’une œuvre sur laquelle nous devrions nous pencher avec beaucoup plus d’intérêt car derrière le formidable musicien et l’impeccable chanteur, il y a le propos d’un citoyen attentif aux évolutions du monde et porteur d’un message d’unité trop peu entendu. 

La planète est en danger. Les ravages industriels, la pollution humaine, les esprits étriqués, l’absence de considération, l’aveuglement social et politique, toutes ces problématiques de notre quotidien épousent l’engagement de l’artiste. Il suffit de noter les titres de ses différents albums pour remarquer cet appel salvateur. Heritage, Virgin Forest, Gaïa ne sont pas que des invitations poétiques, ce sont des mises en garde. 

Sur son nouveau disque, The Journey, chaque composition nous impose un devoir de réflexion et d’introspection. Comment ne pas frissonner en écoutant Vi Gnin et ses paroles si dramatiquement limpides ? "Ne pleure pas mon enfant, la guerre a emporté ta mère comme le vent emporte les roses. Ne t’inquiète pas, elle veille sur toi". Le sort des migrants inspire tristement ces phrases que Lionel Loueke souffle délicatement dans notre oreille pour que le sursaut nous mobilise. 

Entrer dans l’univers sonore de Lionel Loueke suppose un minimum de vigilance. Les mots comme les notes nous parlent, nous disent, nous racontent, nous alertent. Utiliser une flûte peul n’est pas un artifice, c’est l’expression d’une intention à la fois identitaire et historique. C’est, comme sur Mandé, rendre hommage aux griots d’antan, détenteurs de la parole et du savoir en Afrique de l’Ouest. C’est se souvenir que le patrimoine doit être préservé et enseigné pour que les leçons du passé profitent à chacun d’entre nous.

Voilà ce que l’on devrait entendre lorsque Lionel Loueke se produit sur scène et nous offre le fruit de sa créativité. The Journey n’est pas la simple traduction d’un voyage international, c’est un périple au cœur de notre histoire commune, au cœur de nos émotions. C’est un examen de conscience suggéré. C’est le chemin que nous devrions emprunter pour nous sentir responsables, solidaires, altruistes et téméraires. 

Lionel Loueke The Journey (Aparté/Pias) 2018

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