Le Jazz de Joe avec Éric Le Lann et Paul Lay

Paul Lay et Eric Le Lann. © Simon Tailleu

Chaque semaine, dans L'Épopée des musiques noires sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Louis Armstrong fut, sans nul doute, l’emblème universel d’une vivifiante forme d’expression née à La Nouvelle-Orléans et le meilleur ambassadeur de cet art majeur, le jazz, qui continue d’évoluer, de se transformer, de se nourrir des cultures mondiales. Le trompettiste Éric Le Lann et le pianiste Paul Lay en ont pleinement conscience et choisissent aujourd’hui d’honorer le patrimoine de leur illustre aîné en revitalisant quelques mélodies historiques, à travers la publication d'un album intitulé Thanks a Million.

Rendre hommage est légitime, mais rester révérencieux est beaucoup plus pertinent. C’est la raison pour laquelle Éric Le Lann et Paul Lay ont soigneusement sélectionné les titres et l’époque à laquelle ils souhaitaient redonner du sens. En pointant les années 1930, ils célèbrent un Louis Armstrong en pleine ascension, un artiste inspiré, vif, dont la fougue juvénile va bientôt le hisser au rang de pionnier et d’improvisateur émérite. Cette fraîcheur harmonique est aujourd’hui brillamment restituée par deux jazzmen français amoureux du swing ancestral. 

De grands connaisseurs de Louis Armstrong

Et pour corser l’affaire, c’est en duo, sans aucun autre accompagnateur additionnel, que ces deux artistes intrépides remodèlent à leur guise et avec grâce un héritage séculaire. Il faut dire que chacun d’eux baigne dans cet océan de notes multicolores depuis bien longtemps. 

Dans sa prime jeunesse, Éric Le Lann écoutait avec attention et gourmandise les 78 tours de Louis Armstrong que son père détenait. Il maîtrise aujourd’hui parfaitement le lyrisme et la cadence parfois périlleuse du célèbre Louis Armstrong. Partenaire, au fil des années et des rencontres, d’Archie Shepp, Al Foster, Chet Baker, Herbie Hancock et Dexter Gordon, entre autres, Éric Le Lann a toujours cherché l’échange et une forme de risque dans laquelle un créateur peut s’épanouir. Il n’est donc pas surprenant qu’il opte, à 60 ans, pour un dialogue intelligent et fructueux avec un pianiste de 34 ans dont les prouesses stylistiques l’épatent et le réjouissent. 

Paul Lay est, en effet, l’étoile scintillante du jazz des années 2000. Multiprimé à Moscou, Paris, Montreux, il a déjà maintes fois prouvé son excellence dans des registres très variés. Au théâtre du Châtelet ou à l’UNESCO, en compagnie du compositeur John Adams ou de la cantatrice Barbara Hendricks, Paul Lay virevolte et imprime sa tonalité personnelle chaque fois qu’il laisse jaillir sa passion pour la musique, qu’elle soit classique, gospel, jazz… 

Jouer avec l’intemporalité de Louis Armstrong doit être pour lui un exercice palpitant tant son amour pour la culture néo-orléanaise est évident. Il étudia d’ailleurs intensément un autre héros louisianais, le pianiste Jelly Roll Morton, autoproclamé "Inventeur du jazz", ainsi que le fameux Earl Hines, légendaire partenaire de Louis Armstrong, à la fin des années 1920. 

L’écueil pour Paul Lay et Éric Le Lann aurait donc été de se laisser guider par leur âme d’historien au détriment de leur hardiesse créative commune. Heureusement, même les mélopées les plus connues, Mack the Knife ou Dinah par exemple, ne pâtissent pas d’une interprétation prévisible ou convenue. 

Un enjeu : ne pas figer le temps

L’écho du passé doit être moderne pour que le jazz vive. Cette quête perpétuelle du musicien transcende les âges et les modes. Ce pari, quand il est réussi, démontre la valeur des joueurs, car il s’agit bien d’un jeu ou, plus encore, d’un enjeu, celui de préserver une tradition et un vocabulaire sans les figer dans le temps. 

Alors oui, intituler un album Thanks a Million nous renvoie irrésistiblement au 19 décembre 1935 quand "Satchmo" enregistra cette composition de Gus Kahn et Arthur Johnston pour le film de Roy Del Ruth, mais au-delà de cette invitation à remonter le temps, il y a la volonté réelle de deux disciples de Louis Armstrong de remercier humblement et sincèrement au 21e siècle un personnage éminent de "L’Épopée des musiques noires". 

Nul doute que l’esprit facétieux et bienveillant du légendaire trompettiste et chanteur de la Nouvelle-Orléans accompagnera les ornementations syncopées de ces téméraires et respectueux légataires français, Éric Le Lann et Paul Lay, ce 07 novembre au Bal Blomet à Paris et le 09 novembre à Pontoise en ouverture du festival Jazz au fil de l’Oise.

Éric Le Lann et Paul Lay Thanks a Million (Gazebo/L’autre Distribution) 2018