Le Jazz de Joe avec Mario Canonge

Le pianiste martiniquais Mario Canonge publie un nouvel album intitulé "Zouk Out". © Patrick Sorrente

Chaque semaine, dans L'Épopée des musiques noires sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Le pianiste Mario Canonge ne peut échapper à ses racines ancestrales héritées de la terre nourricière. Né à Fort-de-France, il y a 58 ans, il a en lui les différents accents des cultures afro-caribéennes. Son dernier album Zouk out est le fruit de ce multi-culturalisme instinctif qui a guidé son inspiration, ses choix artistiques, ses projets musicaux, ses prestations aux quatre coins de la planète. Seule la matrice rythmique reste inchangée. La place du tambour est primordiale pour signifier la valeur patrimoniale d’une tradition.

Le zouk est la musique populaire des Antilles. Mario Canonge le sait et propose aujourd’hui de lui redonner de l’éclat à travers sa maîtrise incontestable du vocabulaire jazz qui nourrit sa créativité depuis des décennies.

Lorsqu’il décide de parfaire son art à Paris au tournant des années 1980, sa virtuosité séduit et les sollicitations se multiplient. Dee Dee Bridgewater, Chico Freeman, Lavelle, se félicitent de partager des moments de complicité musicale avec cet instrumentiste dont la finesse et l’imagination virevoltante magnifient leurs œuvres. Mario Canonge n’en oublie pas pour autant son identité personnelle.

Il entend porter l’héritage mélodieux de sa Martinique natale. À cette époque, la France de François Mitterrand promeut les échanges et l’ouverture. C’est le moment idéal pour faire rayonner l’esprit métisse des Caraïbes. Le groupe Ultramarine sera l’expression de cette intention créole réjouissante.

Progressivement, la fusion des harmonies jazz et des cadences caribéennes façonne le nouveau paysage musical métropolitain. Mario Canonge en devient l’un des incontestables artisans. Tout au long des années 1990, il déjoue les classifications mercantiles en n’écoutant que son cœur. Son désir de construire, note après note, un dialogue transatlantique est plus fort que les considérations purement commerciales.

Croiser des cultures

Rester intègre est un défi. Insister, marteler, convaincre et finalement légitimer une destinée, demande un courage inaltérable et une rigueur constante. Avec ses amis Étienne Mbappé, Gino Sitson, Richard Bona ou Manu Dibango, il cherchera également à célébrer la force expressive du continent africain et à consolider le lien invisible entre deux régions du monde, certes, meurtries par une histoire commune, mais dont les richesses respectives ont fait naître de nouveaux univers d’expérimentations infinies.

La création de Rhizome en 2004 sera la concrétisation de cette volonté viscérale de croiser les cultures. En compagnie de Jacques Schwarz-Bart, Antonio Sanchez, Roy Hargrove, Horacio Hernandez, Linley Marthe et Chander Sardjoe, entre autres, Mario Canonge parvient à faire tomber les barrières de styles et provoque une écoute différente de la musicalité jazz.

Cette étape majeure dans son cheminement suscitera d’autres envies, comme un duo récurrent avec le contrebassiste Michel Zenino, une rencontre passionnante avec le saxophoniste anglo-jamaïcain Courtney Pine, et une conversation transcontinentale avec Blick Bassy (Cameroun) et Adriano Tenorio (Brésil). Le regard multidirectionnel de Mario Canonge l’emmène loin, très loin, et enrichit sa vigueur créative.

Interprétation jazz du zouk

Zouk out est certainement la réaffirmation de cette lecture humaniste et sans œillères que défend depuis si longtemps ce brillant pianiste… À une différence près ! Emprunter au zouk sa texture rythmique pour donner du relief à une interprétation jazz révèle un engagement, une posture, qui milite pour une revalorisation d’une musique insulaire parfois décriée.

Mario Canonge veut-il donner aujourd’hui un nouvel écho à cette tonalité apparue aux Antilles il y a bientôt 40 ans ou cherche-t-il à se réapproprier une part de son histoire ? Difficile à dire tant ces deux interrogations se justifient. Il est évident que Man Ja Sav et Se ou mwen le répondent à notre questionnement, mais que penser de Mennen Vini et Les trois fleuves dont les mélodies ne laissent percer qu’en filigrane un zouk tambouriné avec discrétion ?

Une fois de plus, Mario Canonge s’amuse à malaxer les idiomes dont il est le dépositaire et le gardien. Soutenu, de surcroît, par de précieux solistes (Arnaud Dolmen à la batterie, Michel Alibo à la basse et Adriano Tenorio aux percussions), il brouille les pistes des puristes arc-boutés sur la certitude qu’un genre ne peut souffrir de quelque altération.

Qu’importe les commentaires, Mario Canonge poursuit sa quête universaliste sans jamais renier la source de son inspiration. La Martinique, les Antilles et l’espace caribéen tout entier, ont apporté au monde la puissance d’une civilisation dont on ne cesse de mesurer l’impact sur les créations artistiques et musicales de notre temps. Si vous en doutez encore, rendez-vous le 26 janvier 2019 au New Morning de Paris. Mario Canonge se fera une joie de vous le démontrer !

Mario Canonge Zouk out (Aztec/Pias) 2018

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