Les orchestres guinéens, gloire d’hier et influence de demain

Maître Barry en concert. © Coralie Pierret/RFI

Lorsque la Guinée accède à l’indépendance, les fanfares chantent les louanges du premier président, Ahmed Sékou Touré. Les musiciens sont alors des fonctionnaires et participent à la révolution socialiste chère au chef de l’État. Cinquante ans plus tard, les orchestres nationaux et régionaux ont quasiment disparu, mais certains artistes, comme Maître Barry, marquent toujours la scène guinéenne.

En bord de mer, dans un maquis de la capitale, les guitares d’Afro Groove entonnent des tubes internationaux. Les airs de Petit pays de Cesaria Evora, Take Five de Paul Desmond ou Black Magic Woman de Carlos Santana flottent au-dessus des vagues. Au centre, le saxophoniste dirige sa troupe. Ses cinquante années de carrière en Guinée, en Afrique et en Occident, n’ont pas eu raison de lui : l’infatigable Mamadou Aliou Barry se produit encore deux soirées par semaine ("minimum", précise-t-il) dans différents cafés concerts de Conakry.

Le "Maître", ce qui deviendra ensuite son nom de scène, joue depuis ses 18 ans. A l’époque, l’indépendance vient d’être proclamée, des airs de liberté et de renouveau soufflent sur la Guinée. Suivant les conseils de son père musicien, le jeune Mamadou apprend le djembé et devient chef batteur du quartier.

Avec la musique et les arts comme vitrine de la révolution socialiste amorcée par le président Ahmed Sékou Touré, l’État ne lésine pas sur les moyens et emploie des artistes étrangers pour former les siens. Le saxophoniste antillais Honoré Cissé croise alors son chemin. "Tu deviendras quelqu’un", lui lance le formateur au cours de leurs leçons dominicales.

Quelques mois plus tard, sans abandonner son métier d’instituteur qu’il continuera tout au long de sa vie, le saxophoniste novice entre dans l’orchestre de Kaloum, le quartier du centre-ville. Les membres sont formés par des Nord-Coréens, car sous la première république, l’histoire politique se confond avec l’histoire culturelle.

De 1961 jusqu’aux années quatre-vingt, de Cuba à Lagos, Maître Barry se produira dans le monde entier, chantant les louanges de la Guinée et de ses chefs. Les musiciens sont à l’époque des fonctionnaires rémunérés par les autorités. Chaque fédération ou région a son orchestre et ses danseurs.

Naissance d’un mythe

À plus de mille kilomètres de Conakry, les trompettes et percussions de la troupe de Beyla, en forêt, résonnent jusqu’à la capitale. Trois fois de suite, le Bembeya Jazz rafle le premier prix du festival guinéen de musique et devient l’orchestre national.

Les sonorités sont héritées de l’empire mandingue, une des ethnies majeures du pays, mais influencées par l’afro-jazz, la salsa ou la rumba. Les tubes s’enchainent et la reconnaissance est mondiale. En 2011, le Bembeya a d’ailleurs reçu le prix du Meilleur orchestre africain de ces cinquante dernières années lors de la huitième édition du festival des Tamani d’or à Bamako au Mali.

La mort du premier président sonne le glas pour la culture. Dans les années 80, le régime est libéralisé. Les concerts deviennent payants, le public se fait rare, les musiciens ne sont plus salariés de l’État. Mais certains résistent. Sékou Bembeya, le célèbre guitariste, se produit encore sur la scène guinéenne et internationale.

Mais à plus de soixante-dix ans, "Diamond Fingers" n’a plus l’énergie d’antan. De son côté, Maître Barry lance son groupe African Groove qui deviendra ensuite Afro Groove. "Les anciens forment les jeunes. Mais certains instruments, comme le saxo ou la guitare électrique, sont en train de disparaître", explique-t-il.

Le passé en héritage

Pourtant, les instruments jazzy des Amazones de Guinée sonnent toujours. Paillettes dans les cheveux, coupes afro, robes de soirée en bazin et wax, l’orchestre 100% féminin swingue dans un restaurant de la capitale. Parmi le public de ce diner-concert, quelques amateurs de musiques guinéennes, mais surtout une foule de novices qui écoute les morceaux de l’ancienne troupe des gendarmes de Sékou Touré.

Lointaine est la révolution musicale où l’on chantait les exploits du chef. "Mais une nouvelle forme d’art est née, héritée du premier régime : les chansonniers à la gloire … de ceux qui ont de l’argent", explique le comédien Ibrahima Sory Tounkara. Pour gagner leur vie, nombreux sont les artistes qui s’essayent au "mamaya". Aujourd’hui péjoratif dans la bouche des plus jeunes, c’était un chant mandingue de griot, une caste renommée pour son art oratoire et ses discours d’éloge.

Écartées sont les résonnances jazz par les groupes actuels comme les Espoirs de Coronthie ou les Etoiles de Boulbinet. Ils reviennent à des instruments traditionnels comme la kora ou le dumdum. "Mais aujourd’hui, la notion d’orchestre s’est cassée, poursuit le dramaturge. Les artistes évoluent en solo." Soul Bang’s, Degg-j Force 3, Kandia Kora ont tous mis de côté le culte à la personnalité.

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