Matthieu Chédid et le Mali, signes intérieurs de richesse

Sidiki et Toumani Diabaté, Fatoumata Diawara et -M- (de g. à d.). © Laurent Segretier

Un album concept, polyphonique, solaire. Et violemment attachant. Tel apparaît Lamomali, le sixième album de –M–. Ou faut-il dire un album collectif avec –M– ? En effet Lamomali est l’aboutissement d’une expérience réunissant (autour de Matthieu Chédid, Toumani Diabaté et son fils Sidiki) une pléiade d’artistes africains, dont Fatoumata Diawara, et français, brésiliens ou même américains… Hasard heureux : Le Baptême, le premier disque de –M–, naissait il y a tout juste vingt ans…

RFI Musique : Quel était votre objectif en enregistrant un album-concept aussi riche que Lamomali ?
Matthieu Chédid :
Célébrer le Mali, la beauté de la musique malienne, de la culture malienne. Célébrer les signes intérieurs de richesse. C’est Toumani Diabaté qui m’a vraiment incité à faire ce disque. Avec lui et Sidiki, son fils, nous avons voulu trouver un équilibre entre tradition et transgression… Fabriquer un nouveau son, l’afro-pop. Un mélange de la culture Beatles – LA pop music – et de la musique traditionnelle africaine.
Toumani Diabaté : Je disais à Matthieu qu’on a besoin de ces passerelles, de ces ponts de culture entre la France et le Mali. Jamais on n’a vu une fusion pareille entre nos univers musicaux. Matthieu est le fils de Louis Chédid, le petit-fils d’Andrée, le frère de Joseph, d’Anna. Toute une famille d’artistes. Sidiki est la nouvelle génération des griots et des joueurs de kora de la grande famille Diabaté. Ce disque célèbre donc l’union de deux grandes familles musicales. Ensemble, nous avons réalisé un album dans lequel se retrouvent la France, l’Europe et les Africains : on ne voit pas ça tous les jours.

D’où vous vient, Matthieu, cette attirance pour l’Afrique, que l’on sent dès 1999 avec Mama Sam ?
D’abord d’une histoire personnelle. Mama Sam existe : c’était ma première fiancée quand j’avais quinze ans. Bien plus tard, avec Mathieu Boogaerts et ma sœur Émilie, Sam est partie au Kenya. Elle est tombée amoureuse d’un gars, là-bas, près du lac Baringo. Quelques années plus tard, elle a eu son premier fils, Sam. Elle a accouché dans la case… Pour moi, Parisien voyant ça de loin, c’était très romanesque. J’ai commencé par rêver l’Afrique à ce moment-là. Ensuite, j’ai eu besoin d’écrire Mama Sam… La mélodie et les arrangements me sont venus comme ça, sans aucun repère précis de musique africaine. À l’époque, j’ai plus fantasmé l’Afrique que je ne l’ai vécue…

En 2012, dans Vibrations, Amadou Bagayoko se souvenait : "En France, notre chance est d’avoir été aidés par des musiciens. Notre premier ami ici, c’est Matthieu Chédid, depuis 1997." Est-ce à travers l’amitié avec Amadou et Mariam que vous avez découvert le Mali ?
Oui. Cela date d’un voyage en Angleterre dans le studio de Peter Gabriel, près de Bath : la grande époque où les éditeurs avaient la bonne idée de rassembler des artistes pour fabriquer de nouveaux sons. Nous nous sommes retrouvés à toute une bande : Marcel Kanche, Faudel, Amadou, Mariam, plein d’autres. Et moi. Nous avons commencé à faire de la musique ensemble et une vraie amitié s’est nouée. C’était l’époque de nos débuts à tous : j’avais une chanson, Nostalgic du cool. Pour Amadou et Mariam, ça devait être, Je pense à toi.

Votre premier séjour au Mali ne date pourtant que de 2006, dix ans après. Pourquoi ?
Parce que tout est question d’occasions… Je rêve d’aller en Inde depuis toujours et je n’y ai encore jamais été. Je ne suis pas voyageur. Je n’ai pas cette âme. Je voyage dans ma tête. Mais, en 2006, Amadou et Mariam m’ont amené au festival Paris-Bamako. J’y ai joué avec eux et la chorale de l’Institut des jeunes aveugles de Bamako. C’est comme ça que j’ai vraiment découvert l’Afrique que je fantasmais. Et plein de musiciens… Dont Toumani Diabaté, griot et génie de la kora.

Lamomali existait-il déjà dans votre esprit depuis 2009 et Amssétou (Au Mali, ma liberté) ?
Oui, Amssétou et Lamomali, c’est la même histoire, mon cri d’amour pour le Mali. Il y a une continuité absolue. Mais il n’y a pas un Malien qui chante, à l’époque, sur Amssétou… Ensuite, nous l’avons reprise tous ensemble, à Bamako, en 2011. Avec Mama Sam

Tombouctou, Gao, Kidal… Quelle influence la guerre a-t-elle eue sur votre album ?
Toumani : Nous avons beaucoup souffert et nous continuons à souffrir. Des amis musiciens ne jouent plus à cause de cette guerre. Mais on ne doit pas baisser les bras. On essaie de s’opposer à tout ça. Nous avons donc voulu lancer l’album à Bamako fin janvier 2017. Il n’y avait que là que nous pouvions célébrer ce baptême.
Matthieu : On voit des militaires partout, on perçoit bien la tension. Mais on sent qu’il y a une paix à l’intérieur des Maliens malgré la guerre. L’une de mes motivations pour écrire Lamomali, c’est que j’en avais marre d’entendre des choses sur ce pays qui étaient tellement loin de la culture, de la poésie que j’en connais. Il était nécessaire de remettre les choses à leur place. De mettre en avant, comme sur la pochette du disque, le côté solaire, flamboyant, de ce pays. Les malheurs du Mali se reflètent quand même au sein de la fête… Écoutez, dans Bal de Bamako, quand Oxmo Puccino rappe "Dis-lui qu'on se tire à un bal réel/ Ton bassin fait l'hélicoptère…" Une musique festive, oui, mais aussi des paroles cryptées…

Matthieu Chédid, Toumani et Sidiki Diabaté Lamomali (3ème Bureau / Wagram Music) 2017

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