La rue des musiciens

Pédro Kouyaté. © Sophie Comtet Kouyaté

Pour cette 36e Fête de la musique, la rue sera une fois de plus le terrain des musiciens de tout poil. En dépit des interdictions en tous genres, bien des chanteurs ont connu leurs débuts à même le pavé... Des musiciens ambulants à ceux du métro, en passant par les tout débuts des Ogres de Barback, RFI Musique revient sur la vie et les œuvres des musiciens de rue.

Depuis que la Fête de la musique a été instaurée en 1982 par le ministre de la Culture socialiste Jack Lang, c’est une tradition. À chaque 21 juin, les musiciens de tous horizons, de tous les styles, et d’un peu partout, investissent la rue. "Faîtes de la musique", disait son slogan originel, qui a été respecté en 35 ans pour le meilleur et pour le pire. La Fête de la musique est bien le seul moment où l’espace public revient sans trop de contraintes aux musiciens, une exception d’autant plus notable dans un contexte de crainte du terrorisme en Europe et partout dans le monde.

L’image du chanteur de rue a la vie dure mais la réalité est bien moins romantique à Paris. "De toute façon, on n’a le droit de rien faire, remarque le Malien Pédro Kouyaté, qui a pris ses quartiers à Belleville et non loin du Centre Pompidou. On n’a pas le droit de jouer sans arrêté préfectoral. Par contre, en tant que griot, je m’installe de telle sorte que la police me voit, que je sois identifié comme un homme de paix. Je me présente et cela se passe toujours bien." Formé auprès de Toumani Diabaté et Boubacar Traoré, le bluesman est devenue une figure des rues et du métro parisiens, au point d’aller jouer jusqu’à Jazz in Marciac et de remplir -sans producteur...- des salles comme le New Morning.

L’héritier des musiciens ambulants

Héritier des musiciens ambulants de l’Ancien Régime, le musicien de rue fait face à toute une série d’interdictions. Tout autant que la musique, il s’agit avant tout de contrôler les mouvements de foule. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, l’installation de kiosques à musique dans les villes permet de circonscrire cette pratique à des endroits facilement encerclables par la police. Les chorales et les harmonies qui investissent le Paris redessiné par le Baron Haussmann deviennent un outil d’éducation populaire pour la République, une philosophie qui infuse toujours la sphère politique1.

Les débuts d’Édith Piaf sur le pavé paraissent improbables quand les vidéos du "meilleur musicien de rue du monde"  fleurissent sur le site Internet YouTube. Pour les deux frères du groupe In The Can, le blues/rock s’est cependant heurté à un rappel à la réalité. "Comme on joue avec une percussion, c’est compliqué. On doit avoir un truc avec les flics. Même chose avec le voisinage, on a reçu des seaux d’eau sur la tête à Paris", constate le guitariste/chanteur Neil Chablaoui.

Le duo In The Can. © In The Can

 

Dans les autres grandes villes françaises, l’ambiance est plus amène. Membre des Hurlements d’Léo, le violoniste Vincent Serrano retourne quelque fois jouer dans les artères commerçantes de Bordeaux pour Noël. "Il faut être mobile, jouer simplement avec une caisse claire et un instrument", constate-t-il.

Sans accès au courant électrique, la rue n’autorise pas les orchestrations compliquées, ni les simagrées. Le rapport au public est pour le moins direct : il s’arrête, écoute, donne de l’argent ou pas... Les gains dépendent des journées. De rien du tout, ils peuvent arrondir gentiment les fins de mois et se hisser jusqu’à 700/800 € avec les ventes de disques. Cela suffit-il pour jouer dans le froid ? À se frotter à l’indifférence ? Parfois, aux embrouilles ou aux risques de vols ? "Ce qui m’intéresse, c’est travailler en profondeur ma musique avec des gens en déambulation. On prend l’être humain dans son quotidien, avec ses soucis, ses factures impayées, ses joies et ses peines. On essaye de lui faire voir autre chose", poétise Pédro Kouyaté.

Le métro, "une rue souterraine"

Avant de former les Ogres de Barback avec ses frères et sœurs, le chanteur Fredo a fait la manche dans le RER pour "payer ses vacances". "Moi, je n’ai pas fait ça pour bouffer, ou parce que je n’avais pas un toit sur la tête. J’ai arrêté l’école à 16 ans et, en bon banlieusard que j’étais, Cergy- Nanterre/Nanterre-Cergy, ça payait très bien. Je faisais ça avec mon frangin pour gagner de l’argent de poche, avec la bénédiction de ma mère", se souvient-il. Le Nigérian Keziah Jones, Benjamin Clémentine, la Mano Negra, Renaud ou Zaz, la liste est longue de ceux qui ont débuté dans cette "rue souterraine". 

Depuis 1997, la RATP sélectionne tous les six mois, trois cents musiciens accrédités pour jouer dans les couloirs du métro. Elle organise régulièrement des opérations autour d’un vivier désormais très prisé des  télé-crochets (The Voice, La Nouvelle star). L’an passé, les premiers Metro music awards ont sacré Hugo Barriol "meilleur musicien du métro" et Pédro Kouyaté, "meilleur instrumentiste". À l’occasion du vingtième anniversaire de ses auditions, elle enverra, après un vote en ligne des usagers, cinq musiciens jouer sur la scène de l’Olympia le 23 novembre prochain sur la même affiche qu’Oxmo Puccino et Tété, et elle installe des scènes dans des festivals d’été comme Solidays.

Si une personne s’occupe à plein temps de ces musiciens du métro, cela ne doit pas faire oublier l’essentiel. "Notre cœur de métier, c’est la mobilité et le respect d’un plan de transports. Il faut organiser la musique dans de bonnes conditions de sécurité. On ne peut donc pas jouer dans les rames ou sur les quais", rappelle Michel Garret, le responsable  des partenariats et des opérations de la RATP.

Il n’empêche que dans les trains, certains musiciens ont acquis une vraie réputation. Mais la concurrence est désormais ailleurs. "La plus belle chose qui peut nous arriver, c’est quand quelqu’un enlève ses écouteurs", notent les frères Chablaoui. Pas facile de lutter contre un smartphone, en effet…

1Musiciens des rues de Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 1997.