Thomas Sankara, inépuisable source d’inspiration

Thomas Sankara, chef d'État du Burkina Faso. © Patrick Durand/Getty Images

Trente ans après la mort de Thomas Sankara, charismatique président du Burkina Faso, un grand nombre de musiciens du continent africain continuent de voir en lui non seulement un héros révolutionnaire, mais aussi un modèle pour faire bouger les lignes.

"Quand tu as assassiné Thomas Sankara, tu m’as tué", martèle Tiken Jah Fakoly dans une de ses nouvelles chansons. Avant même qu’elle ne paraisse sur son mini-album 3e Dose sorti en Afrique il y a quelques mois, le reggaeman ivoirien était venu l’interpréter en octobre 2016 sur la place de la Révolution à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, pour clôturer les manifestations consacrées à Thomas Sankara auxquelles il avait été convié.

Si le chanteur avait déjà fait allusion à l’ancien président dans Foly en 2007, cette récidive encore plus explicite souligne à quel point le souvenir de celui qui a transformé la Haute-Volta en "patrie des hommes intègres" - traduction du nom actuel du pays en langue mooré – reste vivace.

Le roi du reggae africain, Alpha Blondy, en est lui aussi tout à fait conscient, au point d’avoir délibérément préféré ne pas jouer son titre Sankara à l’occasion de son concert de "retrouvailles" avec le public burkinabè en 2016. Par prudence, pour ne pas raviver certaines plaies, assurait-il en substance. Rassuré, il a décidé de l’inclure dans son show quatre mois plus tard, en février 2017, lors de l’ouverture du Fespaco à Ouaga.

En 2007, la chanson avait déclenché une de ces polémiques dont l’artiste a le secret : tout en rappelant que l’emblématique chef d’État avait été tué par ses frères d’armes, il affirmait sous forme de morale qu’"un coup d’État appelle toujours d’autres coups d’État" et que "le pouvoir se prend par les urnes et pas par les armes", condamnant ainsi l'accession au pouvoir de Sankara : "Vouloir venger Sankara, c’est vouloir perpétuer la bêtise politique", estime la star ivoirienne, autrefois coiffé d'un béret rouge sur scène, à l'exemple du capitaine devenu président.

La position d'Alpha Blondy relève presque de l'équilibrisme : faisant partie au milieu des années 80 des protégés du chef d'état ivoirien Houphouët-Boigny, adversaire notoire du leader de la révolution du Burkina voisin, il symbolise aussi à l'époque la jeunesse africaine contestataire, ce qui lui vaut d'être reçu par Sankara qui lui joue d'ailleurs une de ses chansons !

Photographié la guitare à la main, en uniforme militaire, Thomas Sankara aimait la musique et les musiciens de son pays le lui ont bien rendu. Son nom se retrouve entre autres sur la liste des chansons du premier album du groupe Debademba, monté par la guitariste Abdoulaye Traoré, ancien membre de l'orchestre des Petits chanteurs aux poings levés qui accompagnaient l'homme fort de Ouagadougou dans ses déplacements. Les représentants locaux du reggae tels que Jah Verity – en particulier à travers son disque Revolution – sont aussi de fervents défenseurs de la cause sankariste.

Cofondateur du mouvement Balai citoyen avec l'ancien animateur radio Sams'K Le Jah, le rappeur Smockey a été fortement incité en 2007 par le pouvoir en place à retirer de son album Code noir sa chanson A qui profite le crime ?, qui débute par un extrait d'une allocution du président Sankara s'adressant à son homologue français, François Mitterrand. "L'idéal que Thomas Sankara défendait est toujours d’actualité", observait Smarty, autre rappeur de premier plan du Burkina et lauréat du Prix Découvertes RFI 2013, au moment de la sortie de son disque Afrikan Kouleurs, la même année.

Au Sénégal, Didier Awadi, le patron du hip hop d'Afrique francophone, a donné à son QG le nom de "Studio Sankara" et met en musique pour son projet Présidents d'Afrique les discours marquants des chefs d'États du continent. L'idée est également venue à l'esprit du Burkinabè Bill Aka Kora : dans l'album Vessaba, il adapte une célèbre intervention de Thomas Sankara à la tribune de l'OUA (Organisation de l'unité africaine, qui précédait l'Union africaine) en Éthiopie : "Nous sommes étrangers à la dette, nous ne pouvons donc pas la payer", explique le capitaine, trois mois avant d'être assassiné.

"De nombreux chefs d’État en Afrique agissent comme s'ils étaient des rois, abusant de leur pouvoir et ne voulant jamais y renoncer. Mais Thomas Sankara a été un président exemplaire. Il n’a pas gaspillé l’argent des contribuables (…) Si nous avions d’autres présidents comme ça en Afrique, nous ne serions pas où nous en sommes maintenant", écrit le chanteur et musicien sénégalais Cheik Lô dans le livret du CD Jamn, paru en 2010. Dans des registres musicaux différents, le griot et joueur de kora Jali Fily Cissokho ou encore la Malienne Nahawa Doumbia sont de ceux qui ont rendu hommage à l'ex-chef d'État destitué et tué en octobre 1987.

Les rêves de Thomas Sankara pour son continent et sa chute du pouvoir nourrissent aussi l'opéra lyrique panafricain Un Touareg s'est marié avec une pygmée monté en 1992 par la Camerounaise Were Were Liking, fondatrice de la communauté Ki-Yi M'Bock à Abidjan, et le Congolais Ray Lema. "Et l'espoir du Burkina s'est égalisé par le bas. Bas ventre des peuples accrochés à leur mil et à leurs jeux. Engendrant toujours des tyrans pour s'y soumettre et des héros pour les enterrer", conte avec poésie Firoun Ag Alinsaar, l'un des personnages de cette fresque, inspiré de celui qui fut le héraut touareg de la lutte anticoloniale. À travers l'histoire de Sankara se dessine une Afrique en proie à ses tourments, mais toujours décidée à être fière, debout. Libre.

Pour en savoir plus sur Thomas Sankara, voir le webdoc "Qui a fait tuer Sankara ? 30 ans arpès, des pistes d'enquête"