Patrick Ruffino factorise son équation musicale

Le musicien béninois Patrick Ruffino. © Francois Mallet

Le Bénin que Patrick Ruffino convoque dans son nouvel album Agoo a des couleurs vintage, celles des années 70, porteuses d’une énergie musicale qui a fait la réputation des principaux artistes de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Un changement de cap, pour le bassiste et chanteur, devenu un acteur incontournable de la scène afro-parisienne depuis près de vingt ans.

Quand on est habitué à cuisiner avec une multitude d’épices et des ingrédients de toutes sortes pour relever les saveurs, faire autrement avec la même réussite s’apparente à un tour de force. Pour Agoo, Patrick Ruffino s’est lancé un défi de cet ordre : réduire la voilure, lui qui jusque-là invitait à ses côtés en studio sans compter, comme on convie à sa table tous ses amis. Ils étaient un peu plus d’une vingtaine à avoir contribué à  son premier album Ewaka Jo en 2008.

Sur les suivants, faits à Paris où il réside, mais commercialisés uniquement au Bénin, il continuait à faire appel à cette bande de musiciens – pour la plupart africains –des clubs de jazz et sidemen réputés : Cheick Tidiane Seck, Hervé Samb, Lionel Louéké… Et si Salam avait vu le jour au lieu de finir dans un tiroir,  la liste des intervenants aurait compté plus de 40 noms ! Cette fois, ils ne sont que… quatre !

"On peut aussi dire des choses avec peu de moyens, peu de personnes, et c’est ce que j’ai voulu faire avec ce disque", justifie le Béninois qui reconnait tout de même que "ça a été dur d’enlever tous les copains, tout ce côté jazz-fusion qui te poursuit…". Car au-delà de la coupe claire opérée dans les effectifs, ce nouvel album répond à une volonté profonde qu’il s’est efforcé de respecter : mettre le cap sur un autre horizon artistique. Être en phase avec des envies qui prenaient de plus en plus de place en lui.

L'univers des années 70

"Ce qui me correspond le plus, c’est cet univers des années 70, le son un peu saturé comme on le faisait à Cotonou à cette époque", assure le bassiste quadragénaire. Fini, donc, les "albums de musiciens, techniquement intéressants", mais enregistrés "pour se faire plaisir". Patrick sait bien les tentations qui le traversent comme ses pairs. "Il faut qu’on arrête d’être égoïste", glisse-t-il en éclatant de rire.

A son arc, il dispose d’une corde bienvenue pour élargir le cercle et se rendre plus accessible. "La chance que j’ai, c’est que je chante. Je compose plus de chansons que d’instrumentaux. Je ponds !" Longtemps, il a cherché ce son qu’il voulait apporter à ses morceaux. "On a tout dans la main, mais on regarde trop loin", soupire-t-il.

Retrouver la pile de 33 tours et de 45 tours écoutés durant son enfance, lors d’un récent séjour au Bénin, a servi de déclic. Le Nigérian Fela, le Ghanéen E. T. Mensah, les Américains James Brown, Aretha Franklin, et bien sûr les monuments de son pays : l’orchestre Poly-Rythmo, et Sagbohan Danialou, son "mentor" qui fait partie des quelques invités de l’album.

"J’ai bu toute cette éducation que j’ai reçue. Et toutes les vieilles musiques traditionnelles", ajoute le musicien, "décidé à retourner vers la source". Cette culture-là lui tient particulièrement à cœur. Lorsqu’il retourne sur sa terre natale dont il a toujours besoin "pour se nourrir, se ressourcer", et aussi respecter la volonté de son père, il lui arrive de prendre sa voiture et de sillonner le pays, d’aller dans les villages à la rencontre de musiciens et chanteurs traditionnels dont on lui a parlé pour y recueillir leur savoir. "Ça me fascine. Nous, on est allé à l’école, on a acheté des bouquins pour comprendre. Chez eux, ces superpositions rythmiques, ces chants polyphoniques, c’est naturel, ils ne calculent pas…", explique Patrick.

Ouvrir le chemin

Dans sa musique, il y a tout le Bénin, et même davantage, car ses origines se trouvent aussi au Ghana, pays de sa grand-mère paternelle "qui chantait très bien et composait des chansons", ainsi qu’au Burkina Faso. "Mon grand-père maternel jouait du n'goni tous les soirs" se souvient-il. Les sonorités sahéliennes et même mandingues lui ont toujours été familières, rappelle celui qui a été directeur artistique des Amazones d’Afrique (collectif féminin monté autour de la Malienne Oumou Sangaré) il y a quelques années. Enfant, il est d’abord chanteur "récalcitrant" dans la chorale où ses grands-frères sont à la batterie et aux claviers. À leur copain qui tient la basse, il demande de lui montrer les rudiments… et très vite prend sa place !

Les aptitudes du collégien n’échappent pas au bassiste de Poly-Rythmo, Gustave Bentho, qui le laisse prendre l’instrument quelques instants à sa place quand il joue ça et là dans la capitale : "Il me mettait sur sa Vespa et on parcourait toute la ville !", revoit Patrick. Arrivé en France dans les années 90 "parce que Cotonou était devenu un peu petit", le jeune homme d’alors va "affronter la jungle" des clubs et cabarets, où il se fait rapidement adopter par les piliers de cette scène : Rido Bayonne, Cheick Tidiane Seck, Paco Sery, Étienne Mbappé, Mokhtar Samba… Aujourd’hui, quand l’un de ces "parrains" l’appelle pour lui recommander un nouveau venu, il sait qu’à son tour il doit ouvrir le chemin. Aider la prochaine génération à faire sa place.

Patrick Ruffino Agoo (Music development Company) 2018

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