Hervé Samb, du jazz qui parle wolof

Le musicien sénégalais Hervé Samb. © Lionel Mandeix

Après avoir joué avec les plus grands jazzmen et musiciens africains, le guitariste prodige Hervé Samb ressent aujourd’hui le besoin de revenir musicalement chez lui, au Sénégal. Dans son disque, Teranga ("hospitalité" en wolof), le sabar accueille le jazz : une fusion nouvelle et prometteuse. Rencontre.

Après plusieurs aventures musicales, Hervé Samb décide, par son disque, Teranga, de rentrer au bercail, en terres sénégalaise. Le guitariste prodige s’en explique : "Après 29 ans de musiques éclectiques, sur des territoires jazz, blues, rock, africains, de jeux aux côtés d’artistes aussi réputés et divers que Jimmy Cliff, Meshell Ndegeocello, Amadou & Mariam, David Murray, Marcus Miller, Salif Keïta, Lisa Simone, etc. j’éprouvais ce besoin de rentrer chez moi. Rassasié, je voulais revenir vers mon identité, mes souvenirs d’enfance, hanté par cette idée : je connaissais mieux la musique des autres que celle de mon pays. Je souhaitais ainsi me réapproprier ma culture, étudier la musique sénégalaise, aussi sérieusement que j’avais appris le jazz, et réaliser un disque qui parle aux gens de chez moi. Dans Teranga, enregistré au Sénégal, le sabar accueille la blue note, et le jazz parle wolof"

Une fusion inédite

Jazz Sabar : Hervé Samb prétend avoir créé un style, une fusion inédite des deux musiques, chères à son cœur. Pour saisir cette rencontre sous les doigts du guitariste, il faut revenir à l’enfance, aux balbutiements. Gosse, Hervé rencontre, dans sa ville natale de Rufisque, un bluesman du nom d’Hervé Sitting. Un choc. "À onze ans, on me surnommait BB King ; pétri d’amour pour le blues, je savais comment faire pleurer ma guitare", raconte-t-il.

Un jour, au festival de jazz de Saint-Louis, la chance place sur son chemin Peter Van Dormael, un "formidable musicien et penseur, l’un des premiers étudiants européens à Berkeley, venu étudier la musique africaine au Sénégal." L’homme lui enseigne, pour son plus grand bonheur, les rudiments du jazz et les secrets de Charlie Parker : l’apprentissage de la liberté. "Le jazz reste une étape indispensable pour tout musicien, désireux d’approfondir les connaissances harmoniques et techniques de son instrument. Il s’agit d’un art de liberté, à la puissance incroyable ! C’est aussi une musique anthropophage, qui permet d’intégrer d’autres horizons sonores", dit-il.

Le jazz, musique adulée d’un côté ; le sabar, bande-son familière mais un peu ignorée de l’autre… Hervé Samb éclaire : "Le sabar, sorte de djembé joué avec un bâton, typiquement sénégalais, cœur-même du mbalax symbolise mon pays… Dans tous les événements, ses phrases résonnent – baptêmes, mariages, etc. Il rythme le quotidien. Des femmes convoquent des sabars. Gamin, je le dansais avec ma grand-mère, avec mes tantes. On sortait se promener pour regarder ces réunions percussives. Pourtant, il était tellement présent qu’il en devenait banal. Jouer le 'sabar', ce n’était pas terrible ! Aujourd’hui, je veux le revaloriser : je me sens cette responsabilité, comme musicien, d’honorer notre folklore. Et, bien sûr, je prends des distances avec la tradition, encouragé par un grand détenteur de notre patrimoine musical, le griot Ndiouga Dieng, membre fondateur d’Orchestra Baobab. La jeunesse doit arborer, avec fierté, ses racines !"

L’intégrité des deux styles

Pour réaliser ce mariage entre jazz et sabar, Hervé Samb s’est entouré, notamment, du grand maître des percussions Alioune Seck. Ensemble, ils ont tissé cette création hybride, qui se doit de respecter aussi bien les deux langages. "Le sabar se déroule souvent dans des ambiances joyeuses. Du coup, j’ai choisi des standards écrits en majeur, qui fonctionnaient naturellement avec les 'bakhs', ces structures rythmiques du sabar. Je ne voulais forcer ni l’une, ni l’autre des musiques. J’ai choisi des standards qui fonctionnaient. Je ne souhaitais toucher ni à l’intégrité du sabar, ni à celle du jazz…"

Sur cette terre musicale aux deux visages, composée d’un tiers de standards, un tiers de morceaux traditionnels et un tiers de compositions, Samb rajoute des voix. Les voulait-il traditionnelles ? Modernes ? Le leader de ce projet un peu fou décide d’accueillir toute la gamme des chanteurs sénégalais : Adiouza, nouvelle égérie pop, incarne à la perfection My Romance ; Faada Freddy donne à Tase sa couleur urbaine ; Souleymane Faye, l’un des vétérans du funk, grand monsieur de la musique sénégalaise, poète et punk, sublime Saaraba. Quant à Ndouga Dieng, il apporte sa science de maître griot sur Denianke.

Et la voici cette Teranga, littéralement "l’hospitalité", "le mot le plus connu du Sénégal, une notion chère au cœur de ses habitants", précise Hervé. L'oreille et le cœur désormais entièrement dévoué à son pays, le guitariste profite de ses moments à Dakar, ville bouillonnante, électrique, le "NY Africain", sûrement "l’une des seules villes au monde, où l’on croise davantage de clubs de jazz que de musiciens". Dans ce chaudron, dans ces sillons, Samb élabore son nouveau style, sur les traces d’un "jazz  racine", comme le fit notamment le Guadeloupéen Jacques Schwartz-Bart, qu’il cite en exemple.

Le style s’intitule Jazz Sabar : sur cette route, le mythique Giant Step de John Coltrane swingue aux couleurs de l’Afrique, des chaloupes, des tambours et du hip hop. Parions que d’autres musiciens lui emboîteront le pas !

Hervé Samb Teranga (Hervé Samb & Euleuk Vision) 2018

Site officiel d'Hervé Samb
Page Facebook d'Hervé Samb