Annie-Flore Batchiellilys, la voix du Gabon

La chanteuse gabonaise Annie-Flore Batchiellilys. © Ubinews

À 50 ans, la chanteuse, guitariste et percussionniste gabonaise Annie-Flore Batchiellilys, adoubée par Pierre Akendengué a connu plusieurs vies : de son village natal de Mighoma jusqu’à Bergerac en France, de la mécanique automobile à la chanson. Spirituelle, engagée, elle sort aujourd’hui son nouveau single, intitulé I Fumbe (La Famille) avant de se produire en concert à Paris. L’occasion de revenir sur son fascinant itinéraire.

À Mighoma, petit village au sud du Gabon, une fillette trouve le réconfort au creux des bras de sa grand-mère, bercée par son chant protecteur : une couverture de tendresse. Son aïeule, pleureuse, honore les défunts aux lumières douces de son blues. D’ailleurs, au village, tout le monde chante – à la pêche, aux champs, lors des soirées autour du feu, à la radio avec des icônes telle la chanteuse Aziz’inanga…

Grandie au milieu de ces voix, en cette décennie 70, la petite Annie-Flore Batchiellilys chante, elle aussi, comme un pinçon. Et nourrit sa vocation : elle sera chanteuse. Lorsqu’elle s’ouvre de son rêve à sa famille, tous se moquent – "seuls les gens riches deviennent musiciens", l’avisent-ils. Sa grand-mère, quant à elle, la rassure, d’un : "tu y arriveras".

Mécanicienne automobile

À l’adolescence, elle développe une autre passion : "J’avais pitié des voitures en panne. Je voulais leur trouver des solutions." La jeune fille, obsessionnelle, veut apprendre la mécanique automobile, au grand dam de ses parents, qui l’inscrivent au lycée général. Qu’à cela ne tienne : elle échoue studieusement aux examens, puis s’enfuit chez sa grand-mère, dans sa province natale, où elle frappe à la porte d’un garage.

De son verbe gouailleur, elle évoque ses souvenirs, toujours vifs : "Devant le patron et ses mécaniciens, une brindille débarque et dit : 'je veux apprendre la mécanique !' Voilà tous les gars au sol, morts de rire : 'C’est quoi, ce tas d’os, qui demande un travail d’homme ?'. Dégoûtée, je rebrousse chemin. Alors que je m’éloigne, le patron m’ordonne : 'demain, 8h30, en pantalon !'. Les autres s’esclaffent derechef. Ils m’imaginent flotter dans ma combinaison… Qu’importe !" La jeune fille apprend le métier de ses rêves, et demande au boss pourquoi il l’a acceptée. "Pour ton état d’esprit et ta volonté", répond-il. Sous les voitures, avec ses clés à molette, Annie-Flore chante sans relâche... Quelqu’un la cherche ? Il n’a qu’à tendre l’oreille.

Le soutien de "Papa" Akendengué

Parmi les huiles de vidanges, les moteurs, les carrosseries, la jeune femme n’oublie pas son premier amour. Pour devenir chanteuse, elle participe à l’émission télévisée Bonsoir, Musique. Si elle ne remporte pas de prix, elle se fait pourtant repérer par le héros – chanteur, poète, musicien – gabonais, Pierre Akendengué. Celui-ci l’invite à participer au Carrefour des Arts, son centre de formation éphémère pour artistes.

La chanteuse salue l’humanité de son mentor : "J’avais cette certitude que lorsque je rencontrerai quelqu’un qui a les yeux dans son cœur, tout me réussirait. 'Papa' Akendengué a contribué à réaliser 50% de mes rêves." À cette époque, une autre rencontre se révèle déterminante. Annie-Flore décrit : "Ce Français faisait son service civique dans mon pays. Je l’ai rencontré lors de mon premier jour au Carrefour des Arts. Dès le premier regard, ce fut incroyable. Dès lors, on se cherchait des yeux sans cesse ! Plus tard, on a débarqué dans son pays, en 1990, avec notre enfant."

En France, les yeux rivés sur son pays natal, Annie-Flore forge son art : des chansons en punu, sa langue maternelle, pleines d’espoir. Elle explique : "J’aime porter en moi mon essentiel – ma culture, ma langue –  pour offrir au monde, mon identité". Adoubée par Akendengué, elle chante dans des festivals hexagonaux, comme Les Nuits Atypiques de Langon. Et se produit aux côtés de Baaba Maal et Lokua Kanza.

Elle manque aussi de réaliser une carrière internationale, encouragée par le patron d’EMI, qui lui promet de conserver intacte sa précieuse identité. Pourtant, le directeur artistique nommé sur le projet agit à l’inverse des engagements pris : il exige qu’elle perde cinq kilos, n’éprouve aucun respect pour ses textes et lui demande d’adopter les inflexions vocales d’Ophélie Winter… C’en est trop pour Annie-Flore, qui claque la porte : "On me prenait pour un gibier !".

"L’art est l’âme d’un peuple"

Pour autant, l’artiste ne se laisse pas abattre. Celle qui réside à Bergerac, en Dordogne, poursuit son chemin, ses engagements politiques et spirituels. Et conserve l’œil grand ouvert sur son pays. Aujourd’hui encore, elle déclare : "Si c’était un homme, j’épouserais le Gabon. Il a l’essentiel. Je l’aime, sans même savoir pourquoi."

Pourtant, elle s’insurge : "La situation des Gabonais est catastrophique, lamentable. Il n’y a plus d’amour dans nos actions. La haine a pris place dans nos cœurs, dans nos maisons. La politique nous a divisés. C’est grave. On ne peut pas bâtir une société sur la haine, ou en donnant le pouvoir à l’incompétence. J’ai l’espoir de remonter la pente en replaçant l’amour au centre. Dans cette voie, la musique joue un rôle, car l’art est l’âme d’un peuple ! Je sais qu’une chanson, c’est un médicament : elle porte une responsabilité". Pour transmettre ces messages, Annie-Flore Batchiellilys fonde une école de musique au Gabon ; dans son village, Mighoma, elle lance le festival Les Nuits Atypiques, pour attirer les jeunes.

En 2009, lors des élections suite à la mort du président Omar Bongo, elle interpelle les 23 candidats pour simplifier le vote. Las, ses prises de position lui valent d’être interdite de médias durant trois ans. S’ensuit une "traversée du désert", comme elle l’appelle.

Aujourd’hui, elle revient plus boostée que jamais avec un nouveau single, I Fumbe, qui signifie "La Famille" : "Lorsque les amis, lorsque les amours sont parties, seule elle demeure. Si tu sais vivre en famille, tu sais vivre en société", dit-elle. Son dernier disque, paru en 2016, s’appelait À l’angle de mon être : "Il s’agit du coin de moi intangible, celui qui ne change pas : ma foi, mon amour." De Mighoma à Bergerac, Annie-Flore Batchiellilys reste la même : une dame intègre.

Page Facebook d'Annie-Flore Batchiellilys
En concert le samedi 3 mars à La Boule Noire à Paris