Kora Jazz Trio, le défi permanent

Le Kora Jazz Trio. © Bernard Nicolau-Bergeret

Rapprocher le jazz et les musiques d'Afrique ? La démarche initiée et revendiquée par le Kora Jazz Trio a fait ses preuves depuis près de quinze ans. Part IV, le nouvel album réalisé par Éric Légnini, finit d'effacer toute notion de frontière. Entretien avec le pianiste sénégalais Abdoulaye Diabaté, fondateur et tête pensante du groupe.

RFI Musique : En 15 ans, un certain nombre d'artistes, de Dee Dee Bridgewater au World Kora Trio en passant par le projet African Jazz Roots d'Ablaye Cissoko, ont suivi un chemin assez semblable à celui que vous avez emprunté. Avez-vous le sentiment d'avoir permis à un courant musical de naître ?
Abdoulaye Diabaté : Le Kora Jazz est un groupe avant-gardiste. Quand j'étais étudiant au conservatoire à Dakar, j'étais en même temps chef de l'Orchestre national du Sénégal, avec 50 musiciens. J'avais une section de jazz et de musique traditionnelle et le concept est venu de là. Lorsque j'ai eu la chance d'avoir une bourse de la Coopération française pour faire mes études supérieures à Paris, je me suis dit que je devais monter un groupe de jazz africain, qui fasse un mélange de tradition africaine sous forme de standards de jazz, pour que ce soit écouté, que ce soit universel. Ça permet à nos instruments traditionnels d'aller dans des domaines où on ne les entendait pas ou très peu, comme le jazz. Alors que nos parents en jouent sans s'en rendre compte ! Comment faire apprécier Charlie Parker à mon grand-père ? À travers la kora ou le balafon, et les harmonies que je vais mettre derrière, il va aimer sans connaître l'artiste. Cette fusion-là, à chaque album, il faut qu'on la creuse davantage. C'est dans cette direction que le groupe a évolué.

"Creuser davantage", qu'est-ce que cela signifie concrètement sur ce nouvel album ?
Par exemple, prendre un contrebassiste, en restant dans une formule acoustique. Ça pouvait apporter quelque chose – au tout début du groupe, je pensais à un violoncelle avec le piano et la kora, mais finalement on a opté pour les percussions. Et au final, la contrebasse m'a donné plus de liberté pour les harmonies afin de faire encore plus ressortir la couleur du groupe.

Que vous a apporté Éric Legnini, à qui vous avez confié la réalisation de l'album ?
Sur les précédents albums, je faisais tout : non seulement je composais les morceaux, mais je m'occupais des arrangements, de la réalisation, du mixage, du mastering... J'étais l'homme-orchestre ! Mais surtout, il n'y avait qu'une seule oreille. Au cours d'une réunion de préparation de cet album, j'ai dit que je voulais que ce soit différent, pour ne m'occuper que de la musique. Lorsque notre manager a proposé qu'on prenne un réalisateur, j'ai répondu que je voulais un pianiste jazz, qui comprenne ce que je fais. Et le nom d'Éric Legnini s'est imposé naturellement. C'est quelqu'un à qui j'ai fait totalement confiance. Il a beaucoup contribué à la fluidité de cet album, pour maintenir cette couleur. Et ça m'a permis d'être plus libre dans mon jeu. Il a apporté sa touche. Nous, on enregistre live. Comme on joue sur scène. Sur certaines versions, moi, j'entendais quelque chose et lui, autre chose. Mais c'est lui qui faisait le choix de ce qu'on devait garder ou non. Je ne suis pas intervenu une seule fois dans la réalisation. Il avait carte blanche. Et je n'ai pas regretté.

À la kora, vous avez fait confiance à Chérif Soumano, membre notamment du World Kora Trio ? Qu'est-ce qui a guidé votre choix ?
Sur cet album, je voulais aller puiser en profondeur dans la musique mandingue, du côté du Mali, de la Guinée. Il me fallait un koriste mandingue. Or Yacouba Sissokho, le koriste que j'avais pris après le décès de Soriba Kouyaté, vient plutôt de la Casamance. Comme je connaissais Chérif, qui est venu à certains de nos concerts, j'ai tout de suite pensé à lui. Il faut être griot pour jouer cette musique et il est né dedans, donc il comprenait tout de suite. Il a été formé par Toumani (Diabaté, grand maître de la kora, ndlr), c'est le "frère" de Sidiki (Diabaté, fils de Toumani, ndlr), ils ont grandi dans la même cour. Je ne pouvais pas mieux tomber. D'ailleurs, le projet de départ pour cet album, c'était de le faire avec Toumani et Sidiki, mais nos plannings ne coïncidaient pas.

Qu'est-ce qui différencie cette génération-là de koristes de la précédente, avec laquelle vous avez beaucoup travaillé ?
La seule différence, c'est que la génération actuelle n'a peur de rien. Ce sont des casse-cou. Ils sont prêts à aller sur des terrains sur lesquels les anciens n'osent pas s'aventurer. Si tu demandes quelque chose à Chérif, il va se tuer à le faire. Une chanson de Paolo Conte à la kora, comme on le fait sur cet album, il faut la jouer. Si tu la donnes à un ancien, il va se casser le doigt sur deux ou trois notes et te dire qu'on ne peut pas le faire avec cet instrument. Alors que les jeunes vont le désaccorder s'il le faut pour sortir la note. Il suffit de leur montrer la voie, parce que sur le plan harmonique, il y a des règles. Mais sur le plan technique, ils jouent tout.

On connait peu de musiciens africains au piano. Qu'est-ce qui vous a mis sur la voie de cet instrument ?
Dans ma famille, on joue tous du balafon, filles et garçons. Mon père était balafoniste. Il enseignait au conservatoire de Dakar où il y avait une section de musiques traditionnelles. Il se plaignait tout le temps qu'aucun de ses enfants ne voulait prendre le relais... Mais j'ai dit à mon père que moi, je voulais continuer à jouer. Alors il m'a inscrit au conservatoire. J'y ai fait du solfège, mais il a fallu que j'attende trois ans pour commencer le piano. On m'a d'abord proposé le violon, et j'ai refusé. Puis la trompette et j'ai aussi refusé. J'avais choisi le piano parce qu'il se rapprochait le plus de l'instrument de mon père. Et en moins de cinq ans, j'ai eu mon premier prix de piano classique. Comme j'habitais très loin du conservatoire, si j'y venais le matin, j'y passais la journée. Le directeur a vu toute ma volonté et il m'a mis un piano à disposition dans une salle. Je travaillais presque douze heures par jour. Étant étudiant, je ne savais pas ce que c'était un samedi ou un dimanche. Tous les matins, je me levais et je partais au conservatoire. Les jours importaient peu !

Kora Jazz Trio Part IV (Giro Music / Cristal records) 2018
En concert le 15 mars 2018 au New Morning à Paris

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