Sékouba Kandia Kouyaté, un djely d'aujourd'hui

Sékouba Kandia Kouyaté. © Carol Valade

Comment suivre les pas de son père sans marcher dans son ombre ? Fils de Sory Kandia Kouyaté, "la voix de la révolution" guinéenne, Sékouba Kandia Kouyaté résout l’équation en jouant à la fois sur les tableaux de la musique traditionnelle et des rythmes contemporains. Rencontre à l’occasion de la sortie de son dernier disque, un double album intitulé Mémoire du futur et Kouma.

C’est un géant qui se dresse empoignant son mégaphone pour faire retentir le refrain de Djoliba dans la salle polyvalente de Coleah. Un peu de poussière tombe à terre lors du puissant vibrato final. Autour de lui, l’Ensemble instrumental national de Guinée se lève pour applaudir. Les lames du balafon tremblent encore.

Lorsqu’il vient vers nous, un peu serré dans son veston couleur ivoire, Sékouba Kandia Kouyaté s’excuse de nous recevoir dans ces conditions. "Nous n’avons ni salle, ni matériel de sonorisation", regrette-t-il, sans pour autant que s’efface l’immense sourire qui fend ses joues rondes. 

Depuis décembre 2017, il dirige cette formation au passé prestigieux, mais qu’il porte aujourd’hui à bout de bras, distribuant des sacs de riz et quelques billets aux musiciens à l’issue des répétitions. 

"Cela a été un immense honneur, confie-t-il et une grande émotion, car c’était la place de mon père." Fils de Sory Kandia Kouyaté, "l'ambassadeur de la musique mandingue", Sékouba Kandia est né un 28 septembre, date anniversaire de la "seconde indépendance" de son pays, lorsque le président Sékou Touré refuse le projet de Constitution proposé par le Général de Gaulle. 

Un père qui ne l’a pourtant pas poussé vers la musique : "n’ayant pas eu la chance de faire des études, pour lui, c’était l’école avant tout", confie-t-il. Sékouba étudie, puis affine sa culture musicale en cachette, "Je pleurais en écoutant les disques de mon père", se souvient-il.

Deux ans après la mort de Sory Kandia, Sékouba débute dans de petits orchestres composés d’instruments de fortune : une batterie de boîtes et de fûts, une guitare en câbles de frein, avant de rejoindre ses frères dans les formations Mouvement pionnier ou Les héritiers puis de fonder son premier groupe Tabaro. 

Sékouba Kandia Kouyaté et l’Ensemble instrumental national de Guinée. © Carol Valade

 

Carrière solo

Le tournant, c’est 1985, un an après la mort de Sékou Touré et l’arrivée au pouvoir des militaires. "Ils ont fait souffler un vent de libéralisme sur le pays, se souvient Sékouba Kandia, et j’ai voulu m’en inspirer pour me lancer dans une carrière solo". 

Reste à trouver les moyens… il enfourche sa mobylette et décide de solliciter le président Lansana Conté pour financer l’achat de quelques instruments. 

"J’avais toute la confiance de la jeunesse, se souvient-il, mais à cause des embouteillages je suis arrivé en retard. Tout s’écroulait, je me suis mis à pleurer. Le président m’a reçu malgré tout et m’a laissé chanter ses louanges, comme le djely au temps de la Cour, avant d’accepter ma demande". 

Au terme de "griot", imposé selon lui par le colonisateur, Sékouba Kandia préfère celui de "djely", le "généalogiste", le "témoin de l’histoire"… celui qui raconte les grandes gestes et transmet les valeurs de la culture mandingue. "Si le royaume venait à périr, explique-t-il, le djely devait à tout prix lui survivre pour raconter son histoire".

Une fonction transmise de père en fils qu’il s’agit de préserver. Dans sa maison du quartier de Gbessia à Conakry, Sékouba Kandia nous présente son épouse : Sona Tata Condé, elle-même issue d’une grande lignée de musiciens et aujourd’hui produite par SKK production le label de Sékouba.

Le djely raconte l’histoire des grands hommes, mais renâcle à parler de lui, sauf pour évoquer ses sources d’inspiration : son pays d’abord, la Guinée, dont l’histoire nourrit sa musique puis trois musiciens : Michael Jackson "car il chantait avec son âme", Salif Keïta "pour la portée éducative de ses textes" et Youssou N'Dour "pour s’être construit seul et avoir tout fait pour les siens.". 

Construire un pont

Après un séjour de cinq ans aux États-Unis, plusieurs tournées mondiales et une dizaine d’albums studio, Sékouba Kandia se sait à un tournant de sa carrière : "au début, j’ai voulu faire des chansons pour les boîtes de nuit, j’avais le groove et je voulais parler à ma génération. Maintenant que je suis père de famille, je veux garder ce lien tout en perpétuant l’héritage, en amenant mon public vers la musique traditionnelle". 

"Construire un pont", c’est  le but de son nouvel album (sortie le 14 avril), composé de deux disques. Le premier intitulé Kouma est consacré à la musique moderne, le second Mémoire du futur à la musique traditionnelle. 

Il revendique un rôle de "passeur", "d’éveilleur les consciences". "Nul ne viendra d’ailleurs pour vous sauver : vous devez vous construire vous-même," lance-t-il à la jeunesse de son pays. 

Entre l’orchestre, son label, son studio d’enregistrement, son projet d’émission culturelle… Sekouba Kandia s’accorde peu de repos, car il s’estime investi d’une mission : "redonner sa place à la musique guinéenne, celle des années 1950 lorsque toute l’Afrique s’en inspirait".

Sékouba Kandia Kouyaté Mémoire du futur et Kouma (SKK production) 2018
Page Facebook de Sékouba Kandia Kouyaté

Concert de lancement : samedi 14 avril à 20H au Palais des peuples de Conakry