20 ans d’Éthiopiques, le groove d’Addis-Abeba

Etenesh Wassié © Christophe Mevel

La collection Éthiopiques, créée et dirigée par Philippe Falceto, a fêté ses 20 ans en 2017. Le 13 avril prochain, dans le cadre du Festival Banlieues bleues, les artistes Girma Bèyènè, Mahmoud Ahmed et Étenesh Wassié se retrouveront à la MC93 de Bobigny pour un concert exceptionnel, Éthiopiques encore.

Le premier est à l’honneur pour le 30e album de la collection, Mistakes on purpose. Dans le documentaire de Maciek Bochniak, Éthiopiques, revolt of the soul, achevé l’an dernier, Girma apparaît comme une sorte de Sixto Rodriguez éthiopien. Star des années 60, il est tombé dans l’oubli après son émigration aux États-Unis en 1981, où il est pompiste de nuit pendant un quart de siècle. À 70 ans passés, il profite aujourd’hui d’une grande tournée internationale.

D’Addis-Abeba à Poitiers

Du temps où le jeune Girma enchante la vie nocturne d'Addis-Abeba, Francis Falceto renonce à passer son bac pour rejoindre le groupe surréaliste. En 1977, il fonde à Poitiers avec un groupe d'amis l'association L'oreille est hardie qui ouvre huit ans plus tard le Confort moderne. Cette salle devient très vite un lieu emblématique de la scène musicale alternative. D'emblée, l'éclectisme est de mise. À la même période, un ami fait parvenir au petit groupe d’activistes culturels un enregistrement d'un chanteur éthiopien, Mahmoud Ahmed.

Ce disque, Erè Mèla Mèla, remonte à 1975, année de la chute du Négus Halié Sélassié et de la prise de pouvoir de la dictature du Derg à Addis-Abeba. Francis Falceto et ses collaborateurs ne le savent pas encore, mais ils ont entre les mains l'un des derniers joyaux de l’âge d’or de la pop éthiopienne.

En imposant le couvre-feu pendant dix-huit années, le pouvoir stalinien a mis un terme à une étonnante culture de la fête, devenue l’incarnation de la corruption occidentale et un possible vecteur de contestation.

Du disque, l’équipe du Confort moderne fait une carte de visite qui est envoyée aux journalistes musicaux les plus en vue. Les retours sont enthousiastes et confirment une double intuition. Cette chanson est un chef d'œuvre aux sonorités radicalement nouvelles. En Europe, personne ou presque ne la connaît.

Un long travail d’enquête

Francis Falceto, qui n'a alors jamais posé un pied en Afrique, prend un vol pour Addis au printemps 1985. Des musiciens, il ne peut en voir jouer que dans quelques grands hôtels. Le week-end, Européens, dignitaires du régime et personnel diplomatique en poste dans la capitale de l'Organisation de l'unité africaine bénéficient de quelques privilèges. Il comprend très vite qu'il va falloir se livrer à un travail d'enquête acharné pour retrouver les traces du passé musical d'Addis et ses protagonistes. Il va y consacrer une large partie de son existence et se heurter à quelques paradoxes.

À l’heure où cette musique ne se joue plus, par exemple, sa diffusion est beaucoup plus large. "Les disques, explique-t-il, sortaient en moyenne à 400 ou 500 exemplaires, un tube allait jusqu’à 2000, on n’en connaît qu’un seul qui ait atteint les 5000." Jusqu’au milieu des années 70, cette musique reste inconnue hors de la capitale et de quelques grandes villes. Pour écouter des disques, il faut avoir accès à l’électricité. Les cassettes, elles, sont fabriquées sur place et on n’a besoin que de piles pour écouter les enregistrements.

À son premier voyage en 1985, Francis Falceto se souvient que le tube du moment atteint les 100 000 exemplaires. À la chute de la dictature, le marché entre en crise. Il a perdu ses premiers consommateurs, les militaires qui ont un salaire à dépenser.

Une grande variété de styles musicaux

La musique de Mahmoud Ahmed est rééditée dès 1986 en Europe, mais il faut attendre 1997 pour qu'un premier album de la collection Éthiopiques sorte sous le label Buda. Au départ, Francis Falceto pense à une dizaine de titres, mais les découvertes semblent infinies. À côté d'une scène jazz, groove, voire funky, qui fait la popularité d'autres musiciens comme Mulate Astatku -dont le morceau rejoindra en 1991 la bande originale d’un film de Jarmush, Broken flowers-, il révèle ainsi une pianiste d’exception à la formation classique, Emahoy Tsegué-Maryam Guébrou, qui, suite à une déception amoureuse, s’est retirée dans un monastère copte de Jérusalem où elle vit toujours.

Il enregistre aussi le chanteur et harpiste Alemu Aga, dont les accents mystiques lui valent d'être parfois diffusé comme "chill-out" dans les raves parties. "Je reçois souvent des demandes pour des remix destinés au dancefloor, raconte Francis Falceto, mais quand je transmets ces requêtes, Alemu répond : on ne peut pas faire ça avec la Vierge Marie."

D’Asnaquetch Werqu, chanteuse qui s’accompagne au krar, sorte de lyre traditionnelle, il loue la fibre libertaire. Elle fait écho à ses yeux au roman Les nuits d’Addis-Abeba, qu’il a traduit avec son auteur Shebhat Gebre-Egziabher pour les éditions Actes Sud, "C’était la première édition intégrale du livre, qui avait été largement censurée lors de sa publication en amharique."

Quand la musique raconte l’Histoire

En Éthiopie, la musique moderne a fait son entrée ici, comme souvent en Afrique ou en Asie du Sud-Est, avec les instruments occidentaux. C’est à la suite de la bataille d’Adoua en 1896, première défaite face à une armée africaine d’un état impérialiste européen, en l’occurrence l’Italie, que la Russie a envoyé au Négus Ménélik quarante instruments à vent, au nom de la fraternité entre peuples chrétiens orthodoxes.

Ils ont trouvé leur place, comme d’autres après eux, dans les orchestres officiels, militaires ou policiers, pour jouer des hymnes nationaux ou des marches. Pour les musiciens, intégrer l’une de ces fanfares est alors la garantie d’un emploi régulier et salarié. Le devoir accompli, ces formations intègrent morceaux traditionnels et nouvelles créations à leur répertoire. Pour le Nouvel An, qui en Éthiopie est en septembre, les orchestres font un concours d’où sort le tube de l’année à venir. Le vainqueur est choisi à l’applaudimètre.

Cette vitalité extraordinaire de la scène musicale puise aussi dans la tradition des azmaris, les bardes éthiopiens. Craints et respectés, ils sont parmi les premières cibles de l’occupant fasciste en 1937. Le Vice-Roi italien Rodolfo Graziani ordonne ainsi arrestations et exécutions. D’autres militaires ont au contraire l’intelligence d’enregistrer nombre de leurs productions.

Francis Falceto a retrouvé les quatre cinquièmes des 124 78 tours produits par les Italiens. Ce sera la matière de l'un des huit albums qu'il rêve encore de faire. La collection s’achèvera par le dernier vinyle éthiopien, produit par Mahmoud Ahmed en 1978, et sa première cassette, œuvre du roi de la soul éthiopienne, Alèmayèhu Eshèté.

Ethiopiques sur Bandcamp
Concert Ethiopiques encore ! avec Mahmoud Ahmed, Girma Bèyènè, Eténèsh Wassié & Akalé Wubé à Bobigny le vendredi 13 avril à la maison de la Culture de Seine-Saint-Denis.
Site de Banlieues Bleues