Le story-board musical de Baloji

Le rappeur Baloji. © Kristin-Lee Moolman

Suggérées par une écriture qui pénètre plus loin que l'épiderme, les images qui défilent tout au long du 3e album de Baloji intitulé 137 avenue Kaniama séduisent aussi par leur mise en musique afro-éclectique. La combinaison s'avère idéale pour inscrire un peu plus en relief les tourments de cet artiste belge d'origine congolaise.

Sur l'instant, tout paraît simple : les voix, les mélodies, les beats, les mots, le flow. Plus les secondes passent, les morceaux s'enchainent et plus la complexité de l'ouvrage ressort, sans amoindrir pour autant l'efficacité des chansons. Chez Baloji, intuition et réflexion s'apportent mutuellement.

Pour construire son album, il n'a pas déroulé la bobine, une fois le fil conducteur trouvé. Il a préféré le remonter. Commencer par la fin. Tanganyika, la première chanson du projet menée à son terme, qui est aussi la plus longue (11 minutes), avait dès le départ sa place sur le disque : la dernière.

"Avoir une méthode de travail, c'est libérateur", confie le chanteur poète bientôt quadragénaire. En se familiarisant avec l'écriture de scénarios pour un long métrage à tourner prochainement intitulé Mama Nzinga (il aussi écrit et réalisé le court métrage Kaniama Show, présenté récemment, qui donne un autre éclairage à plusieurs chansons de son nouvel album), il a vu la possibilité de transposer ces techniques à son univers musical. Et le bénéfice qu'il pouvait en tirer : "Une narration plus construite", "comment structurer la musique, sa pensée, son propos, ses idées, ses envies musicales"

L'album est divisé en trois parties. Elles n'ont pas de titre, mais des couleurs : jaune, bleu, orange. "C'est ludique", tient-il à préciser, pour éviter de paraître "prétentieux ou donneur de leçons". Bon nombre de chansons sont également construites sur un modèle peu conventionnel, avec une "partie A" et une "partie B". D'où les doubles titres, qui mériteraient à seuls d'être commentés : L'Art de la fugue – Le Vide, Peau de Chagrin – Bleu Nuit... Il explique avoir procédé en listant d'abord une trentaine de thèmes qu'il voulait aborder et qu'il a nommés, mais ne s'est attelé aux textes qu'après avoir travaillé la partie musicale.

"C'est un  disque 'Wetransfer', fait-il remarquer, en allusion aux échanges de fichiers par Internet avec les multiples intervenants musiciens, basés en Afrique du Sud, en Suède, en Grande-Bretagne, aux États-Unis... "Dans mon studio, j'ai recollé les morceaux, à ma sauce", poursuit Baloji. Il mélange l'ancien et le moderne, les rythmes d'ici et d'ailleurs, combine les voix chantées et la sienne, parlée, slamée, rapée (il s'est d'abord fait connaître avec le groupe de rap belge Starflam).

L'artiste congolais qui a grandi en Belgique ne s'est pas privé de faire référence à la culture de son pays d'origine, déjà mis à l'honneur dans l'album Kinshasa Succursale en 2010, en faisant appel cette fois à des chanteurs 100% rumba, comme Malage de Lugendo, un ancien de Zaïko Langa Langa, ou encore Chabrown, un 'petit' de Papa Wemba.

Mais il ne s'y est pas limité : derrière Hiver indien – Ghetto Mirador, retenu pour figurer sur le jeu Fifa 2018, tourne la mélodie entêtante d'un titre du Zimbabwéen Thomas Mapfumo et de son groupe Hallelujah Chicken Run Band (Kare Nanhasi, 1974) dont la musique a marqué l'Afrique de l'Est et même Madagascar ; pour Soleil de volt, il s'est servi d'un morceau du groupe somalien Dur Dur Band, ressuscité par un label de diggers.

Sur le fond, Baloji considère que l'ensemble est "assez drôle, même si au premier abord ça ne l'est pas". La formule résume cette ambivalence qui prévaut dans sa démarche, tous aspect confondus, et imprègne ses textes. De la légèreté à la gravité empreinte de pesanteur, il n'y parfois qu'un mot. L'espoir n'est jamais loin du blues. Amour et souffrance vont de pair. Il pousse les contrastes au maximum, juxtapose les extrêmes.

Comme chez Saul Williams, le chanteur poète américain d'origine haïtienne avec lequel il lui arrive de partager l'affiche, l'écriture donne la curieuse impression d'être à la fois centrale et complémentaire – confirmant l'intention de l'artiste. Facile d'accès en apparence, lorsqu'elle vous harponne : "Je ne suis pas issu de la diversité, mais de l'hôpital public. Pluralité minorée, je descends d'un arbre généalogique (Kongaulois) ; tortueuse, sinueuse, sinon torturée : "Est-ce parce que l'on désire qu'on peut se passer d'être heureux ? Est-ce parce que je t'attire que tu me laisses dans le creux ?" (L'Art de la fugue – Le Vide).

Parfois même, les textes se font écho : "S’il y a une place pour un nègre, il n'y en a pas pour un deuxième", dit Ensemble, qu'il présente comme "une réflexion sur la société horizontale" mais la phrase pourrait tout autant avoir sa place dans Bipolaire, sur les relations complexes avec son ancienne maison de disques.

Le registre autobiographique se fait plus direct avec La Dernière Pluie – Inconnu à cette adresse, dont il parle comme "la chanson-titre de l'album"tant elle est liée au 137 avenue Kaniama, l'adresse de sa mère à Lubumbashi. "Une mère qui écrit à son fils après 9125 jours, ce n’est pas forcément un acte d’amour mais un appel au secours." La scène des retrouvailles, le violent décalage entre les attentes des personnages, tout cela se déroule sous nos yeux, sans exhibitionnisme, comme sur un écran de cinéma.

Baloji ne s'épargne rien, devient le fossoyeur de ses illusions avec une sorte de joie désespérée, enfonce allègrement la charrue dans le sillon de l'artiste maudit : "Musique trop noire pour les Blancs, trop blanche pour les Noirs." Puis, tel un funambule possédé, remonte d'un bond pour danser sur sa corde, tendue entre deux mondes.

Baloji 137 Avenue Kaniama (Bella Union/Pias) 2018

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