Les prières électro de Dobet Gnahoré

La chanteuse ivoirienne Dobet Gnahoré. © Thomas Skiffington

La surprise est au rendez-vous, sur Miziki, le cinquième album de la chanteuse ivoirienne Dobet Ghahoré, jusque-là habituée aux ambiances plutôt feutrées, acoustiques. Cette fois, l'artiste formée au Ki-Yi M'Bock, célèbre communauté artistique abidjanaise, a mis sa musique et sa voix dans les mains du musicien et producteur français Nicolas Repac, rodé aux rencontres afro-électro.

RFI Musique : Comment s'explique l'évolution artistique dont témoigne votre nouvel album, en rupture sur certains plans avec les précédents ?
Dobet Gnahoré : J'ai grandi dans un village artistique, le Ki-Yi, qui était une marmite d'influences. On m'a appris à chanter dans différentes langues africaines, à jouer différents sons du Burkina, du Mali, du Congo... Donc je ne fais que suivre mon instinct, ce qu'on m'a donné au départ de ma formation. Si le public me suit, tant mieux, mais s'il n'y a personne, je continue parce qu'il y a une bonne base qui est là. Même si je ne fais pas comme les autres, mon travail est quand même respecté, alors je continue dans cette voie.

Qu'est-ce qui vous a mis sur la piste du musicien Nicolas Repac, qui a réalisé votre nouvel album en y apportant ses sons et ses samples ?
J'avais déjà écouté ce qu'il avait fait avec la chanteuse malienne Mamani Keita. Et depuis gamine, le son afro-électro m'a toujours tenté, toujours plu. J'ai essayé avec deux autres personnes qui m'ont proposé des sons différents, mais je n'ai pas trop aimé, ça ne m'a pas inspirée. Nicolas est très zen, un peu dans le même état d'esprit que moi. Je lui ai dit que j'aimais aussi les sons pygmées dans les samples, que l'électro avec du gros son et il a tout de suite compris ! Il m'a fait des propositions sur trois titres que je lui avais envoyés, et j'ai adoré. On peut écouter comme on peut danser dessus. Et je me dis que l'électro est peut-être pour moi un canal pour diffuser nos musiques africaines, parfois un peu compliquées pour l'étranger.

Aviez-vous déjà commencé le travail de votre côté pour cet album avant de travailler avec lui ?
J'ai mon home studio à la maison et je compose tous les jours, donc j'avais déjà des titres qui étaient là, mais ils ressemblaient à ceux des anciens albums, et peut-être en moins bien. Je n'étais pas satisfaite parce que ce n'était pas la direction dans laquelle je voulais aller : il y a quatre ou cinq ans, j'ai demandé dans la prière à trouver quelqu'un qui puisse être mon binôme, qui puisse m'apporter quelque chose, mais non africain, plutôt pour aller vers ce mix afro-électro. Parce que j'aime tout ce qui est un peu fou, comme Björk que j'écoute depuis près de vingt ans.

Qu'est-ce que la musique vous apporte ?
C'est dans la musique que je me recueille le plus. Là où je trouve mon bonheur. Là où j'arrive à me réconforter quand je suis triste. Lorsque je vais chercher un peu de mélancolie, j'écoute des artistes qui me touchent. Quand je suis en train de chanter, mon émotion parle. La musique est tout pour moi. Je suis née avec. C'est ce qui me permet de vivre, d'avoir mes repères, d'être reliée à mon dieu, d'être ce que je suis. Choisir mon destin. C'est cette musique-là qui m'habite. Il faut que je chante, que je danse. Je suis vivante avec la musique. Sans elle, je crois que je serais déjà morte. Elle est tout pour moi. Elle me donne de la force, elle me guérit.

Guérir de quoi ?
On est tous un peu fragiles. On peut être malade d'un amour qui n'a pas marché, d'une pensée qui ne veut pas se détacher de notre esprit. D'avoir été touché par l'histoire de quelqu'un : je sais que dès que je passe devant un cimetière, je suis complètement inondée de larmes et de compassion. On peut être malade de ce qu'on n'a pas bien fait hier. De quelque chose qu'on a trainé avec nous – par exemple ma mère biologique que je n'ai pas connue, que j'aimerais bien connaître mais qui n'est pas dans le même état d'esprit que moi. Nous, artistes, ressentons le mal de l'autre, la peine de l'autre. Et c'est ce qui fait que l'on est inspiré. Si on arrive à bien le gérer, on le transporte directement en mélodie, en musique, en énergie. On peut entendre quelqu'un qui parle et avoir tout de suite des frissons. Cette énergie-là, je la canalise avec l'art. Comme ces enfants à Abidjan dont les familles n'ont pas l'argent nécessaire pour les mettre à l'école.

Une de vos nouvelles chansons s'appelle d'ailleurs Éducation. Quel est votre vécu avec l'école ?
Quand je suis arrivée à Abidjan, je ne parlais pas le français, seulement la langue traditionnelle du village où j'avais grandi. Je voyais des enfants qui partaient le matin et revenaient le soir, et j'ai voulu faire comme eux. Donc on m'a inscrite à l'école. Mais j'étais perdue, je ne comprenais rien. En CE2, j'ai dit à mon père que je voulais arrêter. Il a essayé de me faire changer d'avis, sans succès. Je voulais être artiste, comme lui. Avec le soutien de Were Were Liking, qui était la fondatrice du village Ki-Yi, il a monté un module d'enfants dans ce village d'adultes. Former des enfants à l'art. Au début, je croyais que c'était facile comme de l'eau à boire, mais on travaillait de cinq heures du matin à 23 heures. Il fallait que je prouve à mon père que c'était ce que je voulais. Après mon enseignement au Ki-Yi, je suis partie avec le Tchétché, un groupe de danse afro-contemporain, puis j'ai rencontré Colin Laroche de Féline. Nous sommes venus en France et je suis tombée enceinte. C'est à ce moment-là que le fait de ne pas avoir reçu toute cette instruction m'a rattrapé. Donc j'ai pris des cours grâce aux centres sociaux. J'ai continué toute seule. Chaque jour, je recopiais deux pages, je les lisais avant de me coucher. C'est comme ça que j'ai fait aussi pour l'anglais et d'autres langues.

Quel souvenir gardez-vous de votre découverte du Ki-Yi M'Bock ?
C'était magique ! Je l'ai découvert en y mettant les pieds. Ma mère m'avait laissée quand j'avais huit mois, donc j'avais vécu avec ma grand-mère et après chez ma tante, pour qui j'étais un peu une boniche – en Afrique, quand tu n'es pas l'enfant de la famille, tu deviens un peu l'esclave de la maison. Quand je suis arrivé au Ki-Yi, c'était exactement comme dans ce film à sensation récent, Black Panther : les gens avaient avec des coiffures incroyables, portaient des vêtements en cuir... Tous les hommes et toutes les femmes étaient musclés, ils chantaient, dansaient. Comme dans un rêve. Et petit à petit, je suis devenue une des leurs.

Dobet Gnahoré Miziki (LA Café/Media Nocte) 2018

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