Le Jazz de Joe, Samba Touré

Le musicien malien Samba Touré. © Karim Diarra

Chaque semaine, dans l'Épopée des musiques noires sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Le blues en fait évidemment partie et sa tonalité reflète instantanément l’identité culturelle de celui qui s’exprime. Samba Touré est né au Mali, il y a un demi-siècle. Sa musicalité à la guitare pourrait, commodément, être comparée à celle des bluesmen noirs américains. Ce serait pourtant un raccourci hasardeux d’oser un tel parallèle. C’est d’abord un langage, un mode de vie, des traditions, que porte ce brillant instrumentiste.

Certes, il est parfois pertinent de relier les destinées africaines transatlantiques mais il est toujours périlleux de fondre la spécificité d’un idiome sonore régional dans l’histoire musicale de la communauté noire mondiale. Au-delà des notes, l’écho ancestral d’un peuple jaillit dans l’album Wandé. Il faut dire que Samba Touré fut à bonne école. Partenaire de l’illustre et regretté Ali Farka Touré, il a su préserver l’héritage de son aîné en modernisant habilement la rugosité d’un patrimoine séculaire. L’enjeu, pour lui, est désormais de suivre une voie singulière avec audace et révérence.

Ce défi que rencontre tout artiste de valeur ne semble pas inquiéter Samba Touré. De Fondo à Wandé, 15 ans ont passé et ses différentes expériences lui ont apportées la confiance nécessaire pour assumer ses choix artistiques. Sa dernière production fut conçue en l’espace de deux semaines. Sereinement, chaque après-midi, quand chacun des musiciens parvenait à se rendre disponible, l’album prenait corps et le répertoire s’enrichissait de nouvelles mélodies. Finalement, Wandé, ne ressemble pas à ce que Samba Touré avait à l’esprit à l’origine. La spontanéité du moment a dicté l’humeur de ce disque plus épuré que Gandadiko paru en 2015.

Serait-ce l’affirmation d’une maturité tranquille ? La force d’un créateur philosophe ? Autorisons-nous à le croire même si cette sagesse cinquantenaire ne doit pas discréditer le citoyen attentif aux évolutions sociales de son pays et de la planète. Il suffit d’écouter Goy Boyro  pour déceler l’engagement de l’auteur. Il suffit de regarder le clip pour comprendre son irritation face à la crédulité des jeunes africains convaincus de trouver ailleurs une vie meilleure. Samba Touré ne peut se soustraire aux soubresauts et atermoiements du monde. Son âme bienveillante lui impose de s’adresser à ses contemporains, de les mettre en garde, de décrire la vie réelle et, parfois, de la dénoncer.

Samba Touré - Goy Boyro

 

Au fil des décennies, la candeur juvénile de ses premiers pas, au sein de Farafina Lolo, a été quelque peu émoussée par les revers de l’existence. Samba Touré a appris des tribulations africaines. Il a écouté les anciens, senti la fragilité de la quiétude naïve, vu le ciel s’assombrir, et éprouvé les dangers croissants de l’obscurantisme. Quand son pays natal a vacillé en mars 2012, il lui a semblé impératif de s’indigner. L’album Albala fut son cri de résistance ! Il y eut beaucoup d’obstacles à surmonter mais Samba Touré continue de montrer l’exemple. Il est debout, défend ses convictions et, derrière cette image d’homme modeste, se dessine progressivement celle du vaillant pourfendeur de la haine et du rejet. Apparaît alors la figure tutélaire du grand Ali Farka Touré dont les enseignements nourrissent l’humilité. Samba Touré ne peut que recevoir intimement cette invitation tant il fut proche de son héros. Wandé est donc le fruit de cette aventure humaine qui appelle à la paix. La paix intérieure comme la paix mondiale. Le rôle des artistes est, à ce titre, essentiel. Et même si l’on peut toujours contester l’impact d’une œuvre sur la transformation de la société, on ne peut résister au frisson qu’une simple phrase mélodique provoque en chacun de nous. C’est cette émotion fugace qui insidieusement suscite la réflexion, l’envie, l’enthousiasme !

Et nous voilà revenus à notre interrogation initiale… Pourquoi tenter de définir un genre, alors que l’intention est souvent plus limpide ? Samba Touré s’agace des dénominations peu convaincantes utilisées par l’industrie du disque ou les critiques spécialisés. Non, il joue pas le blues du désert ! Non, il ne joue pas le rock africain ! Il joue sa partition, sa vie, son être, son inspiration. L’empreinte d’un artiste n’a pas forcément de nom puisqu’elle est l’expression de son âme. Nous nous contenterons donc de qualifier cette musique, de lui accorder une dimension méditative, introspective, parfois revendicative, et profondément évocatrice. Se laisser emporter par le rythme du Tama et par les lancinantes harmonies Songhaï suffit à nous transporter au cœur d’une civilisation que le poids des siècles n’a pas altéré. Cette vibration là surgit chaque fois qu’un des gardiens de la tradition s’en empare. Samba Touré est l’un d’eux !

Samba Touré Wandé (Glitterbeat Records) 2018

Page Facebook de Samba Touré