Ami Yèrèwolo, le rêve d’un rap sans sexe

La chanteuse malienne Ami Yèrèwolo sort un 2e album intitulé "Mon combat". © RFI/Coralie Pierret

Avec son deuxième album Mon combat, la jeune rappeuse malienne lutte pour faire sa place dans un genre musical traditionnellement réservé aux hommes.

Dans la cour de l’immeuble d’Ami Yèrèwolo, en banlieue de Bamako, des lavandières s’activent au-dessus de leur bassine. D’autres cuisinent le déjeuner familial. La rappeuse malienne cohabite avec ces mères de famille mais vit seule au premier étage dans son studio indépendant. Ami, c’est l’enfant fort, l’enfant sans peur et qui ose : "Denfari", en bambara, la langue la plus courante et la plus parlée dans le sud du Mali. Ce proverbe est devenu sa devise, inscrit en lettre capitale noire sur tous les murs de son appartement.

Naissance

Ses premiers pas dans le monde du rap sont le fruit d’un hasard. La lycéenne s’essaye à la chanson entre les heures de cours sans savoir que ses compositions sont en fait … du hip hop. C’est un ami de la famille, venu en vacances dans son village de Mahina dans la région de Kayes à l’ouest de Bamako, qui lui fait découvrir ce style. "Il m’a tout simplement dit : 'ta façon de chanter, c’est du rap'. Alors il m’a donné un texte et j’ai rappé pour la première fois en sachant ce que je faisais."

Elle lance alors son premier groupe avec sa cousine et une amie. Le trio s’inscrit à un concours, sans jamais pouvoir y participer. "Mon père me l’a interdit. Il voulait que je me concentre sur mes études." De l’ethnie kakôlo, la musique n’est pas dans une tradition familiale. Au Mali, le chant est davantage réservé à la caste des griots.

Alors pour percer quelques années plus tard, il a fallu s’armer de courage. "Ta famille t’insulte, la société t’indexe, le show bizz t’écrase. J’ai failli mettre fin à ma carrière en 2015." Ce sont finalement des adolescentes du village de Nioro du Sahel, au nord-ouest du pays, qui lui redonnent espoir. "J’ai vu un groupe de jeunes filles qui portaient un tee-shirt à mon nom, des fans. Elles m’ont encouragée en me disant que personne n’avait atteint mon niveau sur la scène du rap malien féminin." Amy Yèrèwolo reprend aussitôt l’écriture. Mon combat est sorti le 13 octobre et est l’un des rarissimes albums de rap féminin malien.

Contrairement à son premier disque, Naissance sorti en 2014, "pour la couverture, cette fois, j’ai fait un effort." Si elle a troqué sa casquette, son tee-shirt et ses baskets pour un pantalon et une coiffe traditionnelle, la rappeuse reste toujours fidèle à ses principes. "On me critique souvent sur mon style de garçon manqué. Pour réussir, on te fait comprendre que tu dois t’habiller en sexy et mettre ton corps dehors."

© RFI/Coralie Pierret
Ami Yèrèwolo dans son studio à Bamako, 2018.

 

Machisme

Une pression à laquelle Ami ne cède pas. Son second album est aussi un combat pour sa place et pour celle des femmes, contre la violence faite aux femmes ou contre les mariages précoces. "Quand l’une se fait insulter, c’est normal. Quand on la marrie de force, c’est normal. Il faut que la femme soit obéissante et soumise. Avec les hommes, nous naissons tous de la même manière, non ?"

Le temps a été nécessaire pour que ses pairs la prennent au sérieux. La première épreuve fut celle du balani show, des grandes fêtes de quartier organisées par des promoteurs privés à Bamako. "Avant internet, avant Facebook, il fallait absolument passer par le balani pour te faire connaître. Si tu jouais et si le public appréciait, alors il cherchait ton morceau". Mais le plus dur était souvent de se faire programmer. "Nombre de fois, les DJs m’insultaient, je n’avais pas l’occasion de prester. Juste parce que j’étais une rappeuse femme. Le rap, c’est un monde de macho."

À 28 ans et même après ses deux albums, Ami souhaiterait que sa carrière décolle plus rapidement. L’artiste n’a pas de manager et s’autofinance les sorties de ses titres, qu’elle travaille à domicile dans son studio d’enregistrement, discrètement. "Dans les milieux d’artiste, les femmes sont parfois traitées comme des objets sexuels. Et quand on voit une personne comme moi avec la mine serrée et qui ne veut pas ces choses-là, on l’évite. Sauf que généralement, ce sont ces pervers qui détiennent les clés du show bizz."

Pourtant, elle a été la première rappeuse à décrocher une date au Palais de la culture de Bamako, l’une des plus grandes salles de concert de la capitale. Une deuxième date est d’ailleurs prévue le 23 mars 2019 pour son second album et ses dix années de carrière. Aujourd’hui, elle dit être un peu plus respectée, notamment depuis son entrée dans "223 Crew", un collectif de rappeur auparavant masculin.

Ami Yèrèwolo Mon combat (Autoproduction) 2018

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