Le swing créole de Soft

Attention, phénomène. Après avoir provoqué d’inattendues turbulences dans le paysage musical guadeloupéen, Soft, quartet acoustique alliant musique fine et textes pertinents déboule en métropole. Fin janvier, alors que leur album, Kadans a péyi-la, n’était pas encore disponible en dehors des DOM, ils ont rempli la Cigale, à Paris. Ils reviennent ce 18 mars au New Morning et sont pressentis au concert prévu à la Bastille le 10 Mai, jour officiel décrété pour la célébration de l’abolition de l’esclavage. A l’occasion de ce nouveau passage parisien, retour sur une de leur prestation donnée récemment en Guadeloupe.

L’endroit est connu et confortable. Spot de musique habillé de bois chaleureux, modulable en cabaret, avec tables et bougies pour créer l’intimité, la Kasa, située à Baie-Mahault, dans la banlieue de Pointe-à-Pitre, on y vient entre gens de bonne compagnie écouter de la musique de qualité. Ouverte depuis cinq ans, la salle a notamment accueilli Richard Bona, Etienne Mbappé, Kenny Garrett, Ray Barretto, les Nubians… En janvier Roy Hargrove était là. Ce samedi 4 mars, quelques jours après la frénésie du carnaval et la mort de Vaval, Soft le groupe guadeloupéen le plus en vue du moment, reçoit ses amis.

C’est un concert "réseau" déclare en début de soirée, Fred Deshayes, leader de ce séduisant quartet, un concert annoncé seulement par le bouche à oreille "pour être sûrs d’avoir les plus proches, les plus intimes, ceux qui nous suivent depuis le départ". La Kasa fait figure de salle fétiche pour le groupe. Il y a donné son premier concert en 2003 et aime y revenir régulièrement. Malgré le Carême commençant, période pendant laquelle la vie nocturne se ralentit, les tables sont toutes occupées.

Hors des sentiers balisés

Soft, quartet de haut-vol dont le swing créole  porte des textes qui font sens est capable de tout. Chambouler les habitudes, la norme, le paysage musical. Ils ne font ni dance-hall, ni zouk, ni kompas, ni r’n’b, leur son n’est pas celui qui occupe l’espace habituellement par ici, pourtant, ils ont provoqué un véritable raz de marée l’année dernière. Sorti en juin, leur album Kadans a péyi-la s’est vendu à 11.000 exemplaires en quatre mois, affirme Eric Basset, directeur du label Créon Music qui vient de sortir l’album en métropole, début mars. Un record. Un phénomène.

Trait d’union entre les générations, Soft fait chanter tout le monde. Des gamines de moins de dix ans connaissent par cœur les paroles de Lodè lanmou, une chanson célébrant la chaleur, l’amour au sein de la famille, écrite par Maxans Deshayes, frère de Fred Deshayes, chanteur au sourire doux, guitariste et auteur compositeur de quasiment tous les titres. Ce soir,  à la Kasa, Soft a invité le frangin à les rejoindre sur scène. Il y aura aussi Michel Mado, qui interviendra au clavier et puis la violoniste Julie Collot. Elle avait accompagné les quatre garçons à Paris pour leur concert du 27 janvier à la Cigale. Didier Juste est aux percussions. Figure locale des peaux frappées avec intelligence, il a fait ses classes tout gamin dans les rues de Pointe-à-Pitre, avec le légendaire Vélo, roi du gwo ka, décédé en 1984 et accompagne notamment Admiral T, prince du ragga créole.

Entre le jazz et le gwo ka

Les phrases virevoltantes du saxophone soprano de Philip Sadikalay et la contrebasse débonnaire de Joël Larochelle tissent avec ses percussions et la guitare de Fred Deshayes l’argument sonore de Soft. Une musique aux lignes fluides et sereines, tressée de jazz solaire et des rythmes du gwo ka, l’âme et la chair de l’identité musicale guadeloupéenne. Une musique à la candeur  trompeuse que Soft joue avec l’envie de dire au-delà des notes. Quand il écrit et chante Krim kont la Gwadloup (le titre ayant fait exploser les ventes), Fred Deshayes, qui partage son temps entre ses cours à la fac de droit où il est maître de conférences et la musique, dénonce les politiques locaux, dont les débats sont "dérisoires". Il interpelle la jeunesse guadeloupéenne refusant d’assumer son héritage, et beaucoup trop attentiste à son goût. Il faut cesser de dire que les problèmes sont toujours de la faute de l’autre, déclare-t-il.

 

Ailleurs,  il dit son attachement à l’Afrique (Lafrik ka kryé mwen), ou bien, en s’interrogeant sur l’assujettissement (Gadé yo), évoque en filigrane le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Sur scène, Soft déborde évidemment du répertoire strict de l’album, reprenant notamment Sa nou yé, une chanson que Fred Deshayes a composé pour le documentaire d’Euzhan Palcy, Parcours de dissidents. Egalement impliqué en tant que directeur artistique dans l’enregistrement du prochain album d’Unis sons, qui réunit à l’initiative de l’association guadeloupéenne Case Départ, un collectif d’artistes pour la prévention et la lutte contre l’exclusion liée au Sida – le premier volume est disponible ce mois-ci chez Créon Music - , Fred Deshayes est-il un éveilleur de consciences ? Il s’en défend. "Je ne veux pas donner de leçons. Je pose des questions. Ce n’est mon rôle de proposer une réponse. Je suis juste un fruit qui parle à un autre fruit du même arbre".

Soft Kadans a péyi-la (Créon Music/Abeille Musique) 2006
En concert au New Morning à Paris le 18 mars 2006