Soft, un groupe de valeur(s)

Fred Deshayes © DR

Krim kont la Gwadeloup, Dédé et bien d’autres chansons du groupe Soft ont pris racine dans les esprits de tout chacun depuis trois ans.  Les agitateurs de conscience reviennent avec un nouvel album très attendu, Partout étranger. Musique délicate saupoudrée de piments rouges…Rencontre avec Fred Deshayes, leader et chanteur du groupe, avant le concert du 4 février à Paris. 

RFI Musique : Comment avez-vous vécu le succès de Kadans a peyi la pendant ces 3 ans, d’un point de vue personnel et professionnel ?
Fred Deshayes :
Sortir de l’anonymat représente un grand changement que l’on maîtrise bien mieux aujourd’hui qu’hier. Notre petit succès a provoqué beaucoup de remous, assumés avec plus ou moins de réussite pour chacun d’entre nous et pour le groupe. Sur le plan professionnel, pas de conséquence particulière.

Partout étranger est le titre de votre nouvel album. Est-ce un sentiment vécu ou un constat sur l’immigration ?
C’est d’abord le titre d’une chanson écrite pour un film qui parle du BUMIDOM* et qui s’intitule L’avenir est ailleurs (d’Antoine Maestrati et Michel Reinette). Les paroles sont inspirées par un jeune qui raconte qu’à Sarcelles, il se sent étranger, et au pays de sa mère, la Guadeloupe, il a le même sentiment…Ce n’est pas notre vécu. Plus largement, après le premier album qui est une interrogation sur la manière de vivre en Guadeloupe (la cadence du pays), le deuxième porte sur l’altérité et en fait, aborde la question de l’identité à l’envers. Qui est mon autre ? De qui suis-je l’étranger ? N’est-ce pas la même question ? Toute la difficulté est de savoir ce qui te fait étranger, qu’est-ce qui créé la distance (pas seulement dans son aspect géographique), quelles sont ces conséquences et comment je peux les "gérer" ?

L’orientation musicale a changé. Est-ce suite au départ de Didier Juste ? ou aviez-vous envie d’ouvrir votre répertoire à d’autres rythmes ?
Se séparer d’un instrumentiste ne change absolument rien aux compositions ! Le principe demeure la composition à partir des rythmes traditionnels. Là, l’expérience est allée bien plus loin, d’ailleurs certains de ces titres étaient déjà interprétés avec Didier. Pour nous, c’est une continuité dans la recherche qui rappelle que l’on peut envisager des interprétations encore moins traditionnelles. Refaire la même musique dans le deuxième album ? Mais pourquoi donc ? On a choisi une autre voie, bien plus conforme au thème de l’album.

 

L’histoire des Antilles s’est construite autour de l’esclavage et des immigrations, pourtant il semblerait qu’il y ait une barrière entre Antillais. Dans la chanson Wouvè la pot, vous dites : "si je ne te traite pas avec respect c’est parce que je ne t’entends pas hurler, ouvre moi la porte" N'y a t'il que des valeurs humaines qui ont été oubliées selon vous ou autre chose ?
Il n’y a pas que des valeurs humaines, mais c’est le point de départ : je dois reconnaître à tous les hommes une égale dignité. Pour le reste, l’ignorance de nos histoires respectives, ajoutée au contexte économique difficile rendent nos relations plus âpres. Une barrière entre les Antillais ? Des barrières… elles varient selon les origines, les langues pour ne citer que cela. La  barrière qui nous sépare des Haïtiens n’est pas celle qui nous sépare des Cubains ou des Trinidadiens, pour ne citer que cela.

Vous avez écrit Sa nou yé, une chanson qui servit de support au documentaire Parcours de dissidents de la réalisatrice guadeloupéenne Euzhane Palcy, pourriez-vous nous rappeler cette tranche de l’histoire colonialiste que vous évoquez dans ce titre ?
Il s’agit des dissidents, ces Antillais et Guyanais qui avaient décidé de partir sauver, au péril de leur vie et dans un climat de violence sociale, les Français durant l’occupation. Leur histoire héroïque est demeurée longtemps méconnue voire inconnue. Il faut rendre hommage à ces hommes et à ces femmes que l’on a oubliés des deux côtés de l’Atlantique et garder leur courage en exemple.

Les titres Kaw ka di kaw ka fè et Gouté Gwadeloup, donnent lieu a des prises de consciences, quelles sont elles ?
La nécessité d’agir, chacun selon ses moyens et son environnement. Il y a également la prise de conscience de la mémoire qui est à compléter pour que chacun se situe, dans sa famille, sa communauté, son pays, sa patrie…Il y encore beaucoup de batailles à livrer pour améliorer notre Guadeloupe, et certaines ont commencé bien avant notre naissance.

Dans Gouté Gwadeloup  vous évoquez le GONG (Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe), bien que disparu depuis les années 70, les ex-membres de cette organisation ont perduré à travers différentes organisations et syndicats militants ainsi que dans un mouvement patriotique, est ce que le groupe Soft est aussi militant à sa manière ?
Cela dépend du sens qu’on donne au mot militant. S’il signifie que nous accomplissons des actions qui manifestent les valeurs auxquelles nous sommes attachés oui ! Mais l’évocation du GONG renvoie à la mémoire pourtant si proche et si méconnue. Je ne suis pas certain que l’esprit du GONG ait perduré, certains membres ont poursuivi des activités politiques, pas davantage.

L’amour a aussi une place importante dans ce deuxième opus Partout étranger, notamment à travers  la chanson Doudou O qui relate une séparation due au BUMIDOM*, est-ce l’histoire de votre vie ?
Je suis trop jeune !!!!! Je n’ai pas connu le BUMIDOM. C’était juste un angle d’attaque pour aborder la question du BUMIDOM. L’idée, c’était d’envisager un problème global à travers une situation personnelle. Et pour l’amour…pas plus que dans le premier album.

 

Donnez nous 3 raisons de découvrir votre univers ?
Excellente question pour qui fait du marketing ! Nous, nous sommes des musiciens. "De la musique avant toute chose…"La musique et les paroles sont enracinées dans la Guadeloupe et c’est cela qui devrait rendre notre univers digne d’intérêt.

Diane Da Silva

* bumidom : le Bureau pour le développement des MIgrations  intéressant les Départements d'Outre-Mer a dans les années 60 et 70, organisé  l'émigration vers la métropole de plusieurs milliers de Guadeloupéens, de Martiniquais, de Réunionnais et de Guyanais.

Soft Partout étranger (Noumem Prod) 2007
En concert le 4 février au Casino de Paris avec K'Koustik et Moun Karayib