La Guadeloupe hybride d’Edmony Krater

Edmony Krater © DR

Il fut l’un des grands hérauts du Gwo ka Moden dans les années 1970 et 1980. Redécouvert en 2016 par Digger’s Digest et le label Heavenly Sweetness, le Guadeloupéen Edmony Krater revient avec un nouveau disque, An Ka Sonjé, où il explore ses souvenirs d’enfance et de nouvelles inventions musicales. Rencontre.

Edmony Krater : son nom ressurgit. Son cœur gwo ka aux ramifications jazz, résonne de nouveau. Dans les années 1970, cet auteur-compositeur, chanteur et trompettiste fut l’un des fers de lance du Gwo ka Moden, un courant lancé par Gérard Lockel, qui sut moderniser cette tradition tambourinaire typique de la Guadeloupe, en l’hybridant avec des sons contemporains, afro-américains.

Du haut de ses vingt ans, Edmony Krater s’engage alors sur ce chemin et fonde le groupe culte Gwakasonné, figure de proue de toute une génération. En 1988, avec un autre groupe, Zépiss, il publie un disque, Tijan pou Vélo, en hommage à un grand maître tambour, mort dans la misère en 1984. La galette intrigue, fait date, donne un coup de pied salutaire au folklore, reçoit un excellent accueil critique, mais reste hélas confidentielle, avant de disparaître dans les méandres des sons oubliés.

Et la voici qui ressurgit en 2016, exhumée par le label Digger’s Digest. Très vite, il dépasse les seules frontières hexagonales : le DJ Cut Chemist le joue à New York. Le thème titre a été sacré "coup de cœur" de Gilles Peterson à la BBC. Suite à ces succès, Edmony Krater reprend donc du service et publie aujourd’hui un nouveau disque chez Heavenly Sweetness.

Tambours nocturnes

Son titre, An ka sonjé, signifie "Je me souviens". S’il ne constitue pas, à proprement parler, un disque sur la mémoire, ses pistes dépeignent des flashbacks. Ainsi, An Ba Jouk décrit les coupeurs de cannes qui passaient devant la maison de ses parents, lorsqu’il était enfant, à Sainte-Rose. Edmony Krater raconte : "Ces travailleurs ont façonné la tradition musicale de la Guadeloupe. D’une manière générale, ce disque remonte aux sources de ce qui m’a permis de jouer de cette musique…"

Parmi les souvenirs cruciaux, Edmony évoque surtout les rythmes fous des tambours et  ces chants mystérieux qui l’atteignaient jusque dans son lit, enfant. "La nuit, les tambours résonnaient fort. Je ne comprenais pas. Cela me questionnait sur mon histoire. Il y avait un tel contraste entre ce que j’entendais le soir tombé et ce qui passait le jour à la radio ! La nuit appartenait aux tambouyés, tandis que la journée résonnait de variété antillaise, des tubes de Johnny Hallyday et Michel Sardou, en boucle à la radio. Mon père était sensibilisé au Gwo ka ; ma mère, elle, raffolait des bals quadrille…!"

Le silence nocturne abrite les sons des tambours ka, lors des veillées mortuaires, ou des fêtes, les léwoz, ces cérémonies de danse, de chant, qui célèbrent la mort et la vie. "En ce temps-là, il ne fallait pas jouer cette musique-là. C’était interdit. C’était la honte. Le gwo ka était considéré comme une musique de 'vieux nègres'". Dans les années 1970, de nombreux jeunes musiciens commencent à s’y intéresser, à questionner leur passé, à l’instar d’Edmony Krater. "Je saisissais que ce qui résonnait là, dans la nuit, c’était la musique de mes ancêtres…", dit-il.

Une musique en mouvement

Bien vite, Edmony se rend sur le terrain, à la campagne, pour aller écouter les tambouyés. Avec des copains, à Morne Rouge, près de Sainte-Rose, ils balbutient du bout des doigts leurs premiers rythmes sur des tambours Ka. "On s’apprenait mutuellement nos rudiments. On apprivoisait les sept rythmes principaux du gwo ka, propres à chaque région. Je trouvais cette diversité fascinante ! Surtout, je sentais que dans le gwo ka, battait tout le cœur, tout l’esprit de la Guadeloupe, son histoire, ses traditions", explique-t-il. Un peu plus tard, il intègre une troupe de jeunes musiciens avec ses amis de Pointe-à-Pitre…

Renouer avec ses traditions n’empêche pas de s’en émanciper, de les moderniser. Edmony Krater explique : "En cette fin des années 1970, nous étions à l’écoute du monde. Notre musique-racine devait, bien sûr, conserver son authenticité, mais nous ne voulions pas, pour autant, rester figés. Nous devions évoluer comme avait su le faire Cuba, la Jamaïque. Nous n’échapperions pas aux mouvements du monde. En ce qui me concerne, des artistes tels Don Cherry ou Dollar Brandt me donnaient envie d’être musicien au-delà du gwo ka. Nous respections, certes, le travail des anciens et les rythmes de base, mais cela ne nous empêchait pas de tracer notre propre voie".

Cette voie, Edmony Krater la poursuit depuis la fin des années 1970. Résident en métropole, il officie comme musicien auprès de Claude Nougaro ou de la compagnie Lubat, fabrique des tambours ka, écrit des livres pour enfants sur la musique, et donne des cours au conservatoire d’Albi : une éternelle histoire de transmission !

Le 12 février dernier, Edmony Krater se produisait à l’Alhambra (Paris), sur la scène du festival Au Fil des Voix. Avec le grand maître du tambour ka, Roger Raspail, il a délivré son gwo ka moderne, aux courbes personnelles, proches du jazz fusion. "Je fabrique ma musique au ressenti, j’essaie de m’éloigner des clichés. Je poursuis avec précision les images qui défilent dans ma tête". Assurément, Edmony Krater forge, aujourd’hui encore, de son île, une image singulière et bien loin des clichés.  

Edmony Krater An Ka Sonjé (Heavenly Sweetness) 2018

Site officiel d'Edmony Krater
Page Facebook d'Edmony Krater