Le jazz de Joe avec "Disques Debs International Vol.1."

Philippe et Henri Debs © Disques Debs

Chaque semaine, dans L'épopée des musiques noires sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Le patrimoine caribéen est fréquemment mésestimé ou négligé alors que la richesse multiculturelle de cette région du monde est indéniable. Encore faut-il s’intéresser à ces trésors musicaux et savoir dénicher les mille et une pépites trop longtemps restées dans les oubliettes de l’histoire. Que sait-on, par exemple, des disques Debs ? Ce fameux label basé en Guadeloupe a sûrement édité le meilleur des harmonies créoles ces soixante dernières années.

En avril 2018, le trompettiste guadeloupéen Franck Nicolas entamait une grève de la faim pour alerter l’opinion publique du peu de considération des médias pour sa musique et celles de ses homologues antillais. Rarement programmé dans les festivals de la métropole, ce brillant instrumentiste, inventeur du Jazz Ka, une mélodieuse fusion d’idiomes aussi pertinente que le jazz afro-cubain ou la bossa-nova, ne comprenait pas que l’on discrimine un art pourtant bien enraciné dans des traditions reconnues mondialement.

À quoi doit-on ce dédain pour le répertoire issu des Caraïbes ? Sommes-nous si ignorants pour déceler la valeur de cet héritage majeur ? Est-il suffisamment exposé ? Il est évident que certaines carences peuvent et doivent être comblées. C’est peut-être ce déficit de connaissances qui pénalise les artistes ultramarins.

Le premier volume de l’anthologie des disques Debs est, à ce titre, éminemment pédagogique. Consacré majoritairement aux années 60, ce premier chapitre revitalise, grâce à un travail de restauration soigné, une somme d’archives historiques qui ne peuvent que nous éclairer sur la vigueur des compositeurs et interprètes d’alors. Henri Debs, le fondateur de cette maison de disques bientôt sexagénaire, a consciencieusement enregistré, au fil des décennies, des instrumentistes et chanteurs de tous horizons, haïtiens, trinidadiens, guadeloupéens, etc. Certes, la tonalité un peu désuète des sessions d’époque amuse l’auditeur du XXIe siècle, mais il serait très irrespectueux de minimiser l’apport de tous ces créateurs à l’Épopée des musiques noires.

Évidemment, certains noms semblent bien lointains aujourd’hui, mais quelle surprise de (re)découvrir la diversité des couleurs sonores échappées de ces séances d’enregistrements artisanales. Soudain, au détour d’une biguine ou d’un merengue, les prémisses d’accents jazz se font entendre. Serait-ce là, la clé de notre quête musicologique ? Retenez les noms de Raymond Cicault, Cyril Diaz ou Sydney Leremon. Ces gens-là ont été des pionniers que les encyclopédies ne mentionnent guère. Et pourtant, en un demi-siècle, Debs International a fait paraître 200 albums et 300 45T d’artistes valeureux dont les œuvres sont autant de témoignages d’une culture caribéenne protéiforme et particulièrement vivace.

Grâce à cet effort de mondialisation des musiques créoles, Henri Debs, disparu en 2013 à 81 ans, n’a pas seulement popularisé des genres musicaux spécifiques, il a documenté une part de notre bien commun. Ce service rendu aux artistes et à leur auditoire ne saurait être réservé à une élite de brocanteurs avides de vieux disques vinyles poussiéreux. Réhabiliter une page de l’histoire musicale caribéenne est un acte militant. Il épouse finalement le combat de tous ces musiciens que des choix de programmation infondés écartent injustement des scènes françaises. Les clichés ont la vie dure. Qu’un brillant artiste comme Franck Nicolas ne parvienne pas à présenter son répertoire au plus grand nombre est une hérésie dans une France nourrie par les richesses culturelles internationales.

Écouter les documents que Debs International édite aujourd’hui aiguise notre curiosité musicale et éduque notre oreille. Savoir que deux autres tomes viendront enrichir en 2019 cette majestueuse rétrospective nous invite, bien plus encore, à prêter attention à cette première salve.

Et dire que cette firme vit le jour dans l’arrière-boutique d’un jeune vendeur de disques de 27 ans. C’était en 1959 ! On peut comprendre l’intention des héritiers de mettre en relief 60 ans de passion en agrémentant cette collection, de photos rares, interviews et notes de pochettes actualisées qui raviront les investigations des fouineurs en tous genres. Reste à savoir si ce travail de fourmi suscitera l’engouement populaire métropolitain que les artistes antillais espèrent, attendent, appellent de leurs vœux depuis si longtemps…

Compilation Disques Debs International Vol.1. An Island story "Biguine, Afro-Latin, et Musique Antillaise" (1960-1972) (Debs Internatonal/Strut Records/Differ-Ant) 2018
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